LARRY CARLTON

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Larry Carlton





"La vraie virtuosité, ce n'est pas la vitesse. C'est la capacité à faire chanter une seule note de telle manière qu'elle touche le cœur de celui qui écoute."

"J'ai toujours essayé de chanter avec la guitare. Chaque note doit avoir un but, une signification émotionnelle."

« Je m'efforce de toujours faire preuve du plus grand goût. C'est là que beaucoup de musiciens échouent : ils essaient d'impressionner trop de monde. Je suis un guitariste subtil, mais cela porte ses fruits. L'expression de l'honnêteté et de l'émotion décrit le mieux ce que j'essaie de faire lorsque je prends ma guitare. »

Surnommé "Mr. 335" en référence à sa légendaire Gibson ES-335, Larry Carlton incarne l'excellence discrète du musicien de studio devenu légende vivante du jazz fusion. Avec plus de 3000 sessions d'enregistrement à son actif, trois Grammy Awards, et une carrière solo qui s'étend sur cinq décennies, Carlton a sculpté un son immédiatement reconnaissable, mêlant sophistication harmonique du jazz, chaleur du blues, et sensibilité mélodique de la pop. De Steely Dan à Joni Mitchell, des Crusaders à Fourplay, en passant par une agression brutale en 1988 dont il s'est remis miraculeusement, son parcours est celui d'un artiste qui a transcendé tous les genres pour créer un langage musical universel et intemporel.

Larry Carlton est bien plus qu'un guitariste de jazz ; c'est une institution du son moderne. Figure emblématique de la scène de Los Angeles, il a traversé les décennies en redéfinissant les frontières entre le jazz, le rock et le pop, laissant une empreinte indélébile en tant que soliste de studio et leader incontesté.

Oncle de la chanteuse pop Vanessa Carlton, il reste paradoxalement moins connu du grand public que sa nièce, incarnant parfaitement la philosophie de ce blog : célébrer les artistes authentiques de l'ombre dont l'influence dépasse largement leur notoriété commerciale.

Partenaires réguliers (Membres de l'orchestre à un moment donné)

La carrière de Larry Carlton s'est construite autour de collaborations exceptionnelles, certaines éphémères, d'autres s'étendant sur plusieurs décennies. Ces musiciens ont formé l'orchestre changeant mais toujours excellent qui l'a accompagné dans ses aventures musicales. Au fil des années, le Larry Carlton Quartet et ses formations de tournée ont accueilli des musiciens d'exception qui ont contribué à son son live.

The Crusaders (1971-1976)

  • ▸ Joe Sample – claviers, piano électrique
  • ▸ Wilton Felder – saxophone ténor, basse électrique
  • ▸ Wayne Henderson – trombone
  • ▸ Nesbert "Stix" Hooper – batterie
  • ▸ Robert "Pops" Popwell – basse 






Fourplay (1997-2010)
    • ▸ Bob James – claviers - légende du smooth jazz et arrangeur de génie
    • ▸ Nathan East – basse, chant - bassiste mythique ayant joué avec Eric Clapton, Phil Collins
    • ▸ Harvey Mason – batterie





  • Terry Trotter – Claviers, piano (Rhodes, piano acoustique) – Complice de longue date depuis les sessions studio des années 1970, présent sur "Last Nite" (1987) et de nombreux autres albums
  • Abraham Laboriel – Basse électrique – Légende des session players de Los Angeles, plus de 4000 sessions à son actif, présent sur "Last Nite" et plusieurs autres projets
  • ▸ Tal Wilkenfeld – Basse (Une collaboration moderne et électrisante)
  • ▸ Rick Marotta – Batterie (Le groove indéfectible sur de nombreux albums)
  • ▸ Mike Porcaro – Basse (Collaborations notables dans les années 80)
  • ▸ Greg Mathieson – Claviers (L'âbre harmonique derrière beaucoup de ses classiques)
  • John "JR" Robinson – Batterie – Un des batteurs les plus enregistrés de l'histoire (Michael Jackson, Quincy Jones, etc.), collaborateur régulier de Carlton
  • Alex Acuña – Percussions – Ancien de Weather Report, maître des nuances rythmiques latines
  • Travis Carlton – Basse électrique (depuis les années 2000) – Son propre fils, perpétuant la tradition familiale avec un talent remarquable
  • Kirk Whalum – Saxophone ténor – Collaborations régulières sur plusieurs albums et tournées
  •  John Peña – Basse (Membre régulier en tournée)
  • ▸ Trey Henry – Basse
  • ▸ Renee Camacho – Basse



Musiciens additionnels (tournées & lives majeurs)
  • Jerry Hey – Trompette, arrangements de cuivres (overdubs sur "Last Nite")
  • Gary Grant – Trompette (overdubs sur "Last Nite")
  • Marc Russo – Saxophone (overdubs sur "Last Nite")
  • Jeff Babko – Claviers (années 2000-2010)
  • Deron Johnson – Claviers (Stanley Clark and Friends, années 1990)
  • Billy Cobham – Batterie (Stanley Clark and Friends)
  • Najee – Saxophone (Stanley Clark and Friends)
  • ▸ Tak Matsumoto – guitare (Take Your Pick, 2010)
  • ▸ David T. Walker – guitare (concerts au Japon)
  • ▸ Vinnie Colaiuta – Batterie (Live et sessions légendaires)
  • ▸ Steve Gadd – Batterie
  • ▸ Paulinho da Costa – Percussions
  • ▸ Bill Champlin – Claviers / Chant (Collaborations Chicago & solos)

Collaborations et groupes

Larry Carlton n'est pas un soliste ; c'est un collaborateur né. Voici les entités musicales majeures auxquelles il a appartenu.

  • The Crusaders – Guitare / Composition - Jazz-soul fusion – 1971-1976 - Pilier du son Jazz-Funk du groupe, notamment sur l'album "Those Southern Knights".(membre officiel participant à 13 albums)
  • ▸ Tom Scott and the L.A. Express – sessions – années 1970
  • ▸ Steely Dan – Guitare Solo – Période : 1972-1977 (A joué sur "The Royal Scam", "Katy Lied", "Aja". Son solo sur "Kid Charlemagne" est mythique.)
  • ▸ Joni Mitchell – Guitare – Période : 1974 (Contributions majeures sur l'album "Court and Spark".)
  • ▸ The Rippingtons – Invité / Producteur – Période : Années 80
  • Fourplay – Smooth jazz supergroup – 1998-2010 (remplacement de Lee Ritenour)
  • Stanley Clarke and Friends – Jazz fusion quintet – 1993-1994 (tournées et album live)
  • The Wrecking Crew – Session musicians collectif – années 1970 (membre du légendaire collectif de musiciens de studio de Los Angeles)
  • The Fifth Dimension – Pop/Soul – 1969 (tournées comme guitariste)
  • Duos avec Steve Lukather – Projet collaboratif – années 2000 (albums "No Substitutions: Live in Osaka" en 2001, Grammy Award 2002)
  • Duos avec Lee Ritenour – "Larry & Lee" – 1995 (album collaboration avec nomination aux Grammy)
  • Duos avec Robben Ford – Projet blues-jazz – 2006-2007 ("Live in Tokyo" 2007, "Unplugged" 2014)
  • ▸ Tommy Emmanuel – Guitare (Performances en duo mémorables)
  • ▸ Mike Post – collaboration (thème Hill Street Blues) – 1981


Biographie concise

Lawrence Eugene Carlton naît le 2 mars 1948 à Torrance, en Californie du Sud, dans une famille de classe moyenne sans tradition musicale particulière. À six ans, fasciné par les sons qu'il entend à la radio, il reçoit sa première guitare, un instrument bon marché qui va néanmoins changer sa vie à jamais. Mais c'est vraiment au junior high school (équivalent du collège français) que sa vocation se cristallise de manière déterminante. Un jour, en écoutant l'album "Moment of Truth" du Gerald Wilson Big Band avec le guitariste Joe Pass, le jeune Larry a une révélation foudroyante : le son de la guitare jazz, à la fois cristallin et chaud, technique et expressif, le touche au plus profond de son être. Il se plonge alors dans l'écoute obsessionnelle de Barney Kessel, Wes Montgomery, ces maîtres du jazz guitar qui ont défini les standards esthétiques du genre dans les années 1950 et 1960. Mais Carlton ajoute à ces influences jazz pures une dimension blues décisive en découvrant B.B. King, dont le toucher expressif vocal et les bends éloquents vont profondément influencer son approche émotionnelle de la guitare pour le reste de sa carrière.

L'ascension vers le statut de "Session Hero"

À l'adolescence, Carlton joue déjà professionnellement dans les supper clubs de Los Angeles, ces restaurants-cabarets où se produisent des musiciens en live pendant que les clients dînent dans une atmosphère feutrée. C'est une école formidable et impitoyable : apprendre à jouer pendant des heures sans faiblir, à s'adapter instantanément à tous les répertoires imaginables (standards de jazz, ballades pop, rock'n'roll, musique latine), à accompagner des chanteurs de tous niveaux, à improviser dans n'importe quelle tonalité, à garder l'attention discrète du public sans le déranger dans son repas. En 1968, à seulement 20 ans, Carlton enregistre son premier album, "With A Little Help From My Friends" (Uni Records), qui passe relativement inaperçu mais qui lui ouvre les portes de l'industrie musicale professionnelle de Los Angeles. En 1969, il tourne avec le groupe pop-soul The Fifth Dimension, gagnant une expérience précieuse des grandes scènes et des tournées nationales. Puis, en 1970, il devient directeur musical de l'émission télévisée pour enfants "Mrs. Alphabet" (nominée aux Emmy Awards), où il démontre même des talents d'acteur en jouant le personnage de "Larry Guitar", co-star du show. Cette exposition télévisée, bien que dans un contexte inhabituel, augmente sa visibilité dans le milieu.

Par 1970, Carlton est déjà considéré comme un session player solide et fiable dans les studios de Los Angeles. Ses premiers contrats de studio l'amènent à jouer pour des artistes pop très commerciaux : Vicki Carr, Andy Williams, et même The Partridge Family (le groupe fictif de la série télévisée, dont les albums étaient réellement enregistrés en studio avec de vrais musiciens). Ce n'est pas exactement le jazz dont il rêvait pendant son adolescence, mais c'est une formation professionnelle incomparable et lucrative. Dans les studios dorés de Los Angeles des années 1970, on apprend vite ou on disparaît définitivement. Les sessions sont chronométrées à la minute, les budgets sont serrés, les producteurs sont exigeants et perfectionnistes. Il faut être capable de proposer immédiatement le bon son, le bon phrasé, la bonne ligne de guitare en quelques prises maximum, idéalement en une seule. Carlton excelle rapidement dans cet exercice de haute voltige musicale.

L'aventure Crusaders et l'explosion du Jazz Funk

1971 marque un tournant décisif dans sa carrière : il est recruté par The Crusaders, groupe légendaire de jazz-soul qui vient tout juste de retirer stratégiquement le mot "Jazz" de son nom (ils s'appelaient auparavant The Jazz Crusaders) pour élargir leur audience au-delà du public jazz puriste et toucher les amateurs de soul, de funk, de R&B. Carlton va rester avec les Crusaders jusqu'en 1976, cinq années cruciales pendant lesquelles il enregistre 13 albums avec eux et contribue activement à l'écriture créative de nombreux morceaux qui deviendront des classiques du genre. C'est pendant cette période formatrice qu'il développe et affine son style signature immédiatement reconnaissable : un mélange sophistiqué de jazz harmoniquement riche, de blues profondément ressenti, de soul chaleureuse et de rock énergique. Les Crusaders tournent constamment à travers les États-Unis et l'Europe, et entre les tournées épuisantes, Carlton continue frénétiquement à accumuler les sessions studio payantes. On estime qu'à son pic d'activité absolue, au milieu des années 1970, il participait à 15 à 20 sessions par semaine, ce qui est proprement hallucinant : cela signifie concrètement qu'il pouvait jouer sur trois ou quatre albums radicalement différents dans la même journée, passer du rock au jazz, de la pop à la soul, du country au gospel, sans jamais faillir techniquement ni musicalement.

En 1977, alors que son association avec The Crusaders touche à sa fin, Carlton signe avec Warner Bros. Records. Entre 1978 et 1984, il enregistre six albums solo pour le label : Larry Carlton (1978), Strikes Twice (1980), Mr. 335 Live in Japan (1979), Sleepwalk (1981), Eight Times Up (1982), et Friends (1983, nominé aux Grammy). Au début des années 1980, avec plus de 3 000 sessions studio à son actif, Carlton accumule quatre nominations aux Grammy Awards. La NARAS (National Academy of Recording Arts and Sciences) le vote "Most Valuable Player" trois années consécutives, puis le nomme "Player Emeritus" et le retire de l'éligibilité – honneur rarissime reconnaissant sa domination absolue dans sa catégorie.

La révélation Steely Dan

Les années 1974-1976 sont absolument cruciales pour établir sa réputation au-delà du cercle des musiciens professionnels. C'est la période bénie où Carlton travaille intensivement avec deux des artistes les plus exigeants, perfectionnistes et visionnaires de leur époque : Joni Mitchell et Steely Dan. Pour l'album "Court and Spark" (1974) de Joni Mitchell, Carlton apporte cette touche inimitable de guitare jazzy et sensible qui complète parfaitement la voix éthérée et les compositions harmoniquement complexes de Mitchell. Joni Mitchell elle-même racontera plus tard, dans diverses interviews, comment elle est venue un soir au Baked Potato (déjà ce club mythique !) pour écouter Carlton jouer avec les Crusaders, et comment elle a su immédiatement, dès les premières notes, qu'elle voulait absolument travailler avec ce guitariste au toucher si particulier. Cette collaboration fructueuse se poursuivra sur l'album "Hejira" (1976), un chef-d'œuvre minimaliste et introspectif où la guitare de Carlton (jouant également de l'acoustique sur certains morceaux) tisse des motifs hypnotiques en contrepoint subtil des lignes de basse révolutionnaires de Jaco Pastorius. Mais c'est avec Steely Dan que Carlton va acquérir une notoriété légendaire qui dépasse définitivement le cercle restreint des initiés et des musiciens professionnels. Sur l'album "The Royal Scam" (1976), il joue le solo absolument légendaire de "Kid Charlemagne", une pièce anthologique de guitare rock-jazz fusion d'une perfection technique et mélodique rarement égalée, qui sera classée par le prestigieux magazine Rolling Stone parmi les trois meilleurs solos de guitare jamais enregistrés sur disque (certaines sources mentionnent la 3e place, d'autres la 80e place selon différents classements du magazine réalisés à différentes époques, mais dans tous les cas, c'est une reconnaissance majeure et durable). Ce solo de "Kid Charlemagne" est un condensé absolu du style Carlton à son apogée : technique impeccable sans ostentation, construction logique et dramatique avec montée progressive en intensité émotionnelle, toucher expressif vocal qui fait littéralement chanter chaque note, et surtout cette capacité rare à servir la chanson et l'œuvre globale plutôt que de se mettre narcissiquement en avant.

La carrière solo et "Room 335"

En 1978, Larry Carlton sort son premier album solo éponyme, "Larry Carlton". Cet album marque un tournant. Il prouve qu'il est capable de mener son propre navire. Mais c'est l'album suivant, "Strikes Twice" (1980), qui contient le morceau qui va devenir son hymne : "Room 335". Ce morceau instrumental, construit sur un groove funky hypnotique et une ligne de mélodie mémorable, devient un incontournable des radios de jazz et un classique des guitaristes. Il illustre parfaitement la capacité de Carlton à écrire des "hooks" (des accroches) mélodiques fortes sans avoir besoin de paroles.

Dans son studio Room 335, Carlton arrange et produit des projets pour Barbra Streisand, Joan Baez et Larry Gatlin. Il co-écrit et produit le thème de la sitcom à succès Who's The Boss, et co-écrit (avec Michel Colombier) et arrange la bande originale acclamée du film Against All Odds (1984). En 1981, il collabore avec Mike Post sur le thème de la série télévisée Hill Street Blues – morceau qui remportera deux Grammy Awards : Best Instrumental Composition et Best Pop Instrumental Performance.

En 1985, Carlton quitte Warner Bros. et signe avec MCA Records. Il sort trois albums en 1986 : Alone/But Never Alone (qui atteint la première place des classements jazz de Radio & Records et Billboard), Discovery (album entièrement acoustique), et Last Nite (album live enregistré au Baked Potato à North Hollywood). En 1987, il remporte son deuxième Grammy Award pour Best Pop Instrumental Performance avec sa reprise instrumentale de "Minute by Minute" de Michael McDonald. La même année, Last Nite reçoit une nomination aux Grammy pour Best Jazz Fusion Performance.

Le drame et la résilience (1988)

La carrière de Larry Carlton a failli s'arrêter brutalement dans la nuit du 3 janvier 1988. Alors qu'il sort de son studio "Room 335" à Burbank, il est agressé par deux individus armés. Une fusillade éclate, et Carlton reçoit une balle dans la gorge. Les blessures sont graves ; la balle sectionne ses cordes vocales et manque de peu sa colonne vertébrale. Les médecins craignent qu'il ne puisse plus jamais parler, et encore moins jouer de la guitare.

Mais Carlton est un combattant. Après de longs mois de rééducation et de chirurgie, il fait un retour miraculeux. Non seulement il retrouve sa voix, mais il reprend aussi sa guitare. Son premier album après l'incident, "On Solid Ground" (1989), porte un titre symbolique de sa renaissance. Cet événement tragique va aussi changer sa vision de la vie et de la musique, la rendant plus spirituelle et profonde. Il dira plus tard avoir senti une présence divine qui l'a guidé vers la survie.

Suite à cette tragédie, Carlton fonde HIP (Helping Innocent People), organisation à but non lucratif destinée à aider les victimes de violences par armes à feu. "Cela m'a fait réaliser que nous sommes tous pareils, que de bonnes et de mauvaises choses peuvent arriver à tout moment", confie-t-il au Los Angeles Times. "Ce fut une expérience très humiliante." En janvier 1989, il donne son premier concert public depuis l'incident – un concert-bénéfice pour HIP avec un casting all-star. La même année, il sort l'album On Solid Ground, qu'il avait commencé avant la fusillade, et qui reçoit une nomination aux Grammy.

L'ère Fourplay et la consécration Smooth Jazz

En 1987, alors qu'il se remettait encore partiellement, il cofonde Fourplay aux côtés de Bob James (claviers), Nathan East (basse) et Harvey Mason (batterie). Ce super-groupe va connaître un succès colossal dans le monde entier, popularisant le genre "Contemporary Jazz" ou "Smooth Jazz". Carlton reste avec le groupe jusqu'en 1995, participant aux albums "Fourplay" et "Between the Sheets". Ces albums se vendent à des millions d'exemplaires et prouvent que le jazz instrumental peut être un véritable phénomène commercial.

Le renouveau Blues et la liberté créative

Après avoir quitté Fourplay, Larry Carlton connaît une nouvelle phase créative. Il signe avec le label Warner Bros et sort une série d'albums acclamés comme "Renegade Gentleman" (1993) ou "Larry Carlton Collection" (1995). Il explore davantage ses racines blues, comme en témoigne son duo avec le guitariste Steve Lukather sur l'album "No Substitutions" (2001), un album live enregistré au Blue Note Tokyo qui remportera un Grammy Award. Ce duo prouve la maîtrise absolue de Carlton dans le format du power trio.

Les années 2000 trouvent Carlton aussi actif que jamais. En 2000, il retourne chez Warner Bros. pour sortir Fingerprints. En 2001, il tourne trois semaines au Japon avec son ami de longue date, le guitariste Steve Lukather. Les moments forts de ces concerts sont immortalisés dans l'album No Substitutions: Live in Osaka (Favored Nations), qui remporte le Grammy Award for Best Pop Instrumental Album en 2002 – son troisième Grammy. Il sort ensuite Sapphire Blue (2004) et Fire Wire (2005) sur Bluebird/RCA.

En 2007, Carlton enregistre un autre album live au Japon, Live in Tokyo, cette fois avec le guitariste Robben Ford (335 Records). En 2008, il sort The Jazz King (Sony BMG), album où il dirige un orchestre all-star (incluant Tom Scott, Nathan East et Earl Klugh) interprétant de la musique qu'il a composée sur commande pour célébrer le 80ème anniversaire et l'accession au trône du roi Bhumibol Adulyadej de Thaïlande – commission prestigieuse témoignant de sa réputation internationale.

En 2009, Carlton fait une apparition spéciale comme guitariste invité lors de certaines dates de la tournée d'été américaine de Steely Dan – retour symbolique aux sources de son succès. En 2010, il collabore avec le guitariste japonais Tak Matsumoto sur l'album Take Your Pick, fusion captivante d'influences orientales et occidentales qui remporte le Grammy Award for Best Contemporary Instrumental Album en 2011 – son quatrième Grammy. En 2011, il rend hommage aux pionniers de la soul de Philadelphie Kenny Gamble et Leon Huff avec Larry Carlton Plays the Sound of Philadelphia.

Carlton se marie en 1987 avec Michele Pillar, artiste de musique chrétienne contemporaine. Ils divorcent en 2013. Il est père de deux enfants : Katie Carlton et Travis Carlton, ce dernier étant devenu bassiste professionnel. Carlton est également l'oncle de la chanteuse pop Vanessa Carlton, célèbre pour son tube "A Thousand Miles" (2002) – ironie du sort, sa nièce est plus connue du grand public que lui malgré ses décennies de contributions musicales légendaires et ses quatre Grammy Awards.

Après avoir vécu à Los Angeles pendant la majeure partie de sa carrière, Carlton déménage à Franklin, Tennessee, où il apprécie la vie à la campagne et la communauté musicale accueillante de Nashville. "Dans la communauté musicale, et particulièrement la communauté des compositeurs, c'est un livre ouvert ici", confie-t-il au Los Angeles Times. "Ils vous accueillent, vous apprécient et veulent interagir avec vous... Ce n'est pas clanique comme ça peut l'être à Los Angeles."

En 2015 et 2016, Carlton enregistre des albums live au Japon – pays où il est particulièrement vénéré – avec David T. Walker (At Billboard Live Tokyo, 2015) et Steve Lukather (At Blue Note Tokyo, 2016). En 2017, il sort Lights On [live] avec le SWR Big Band. En 2020, il commence à endorser Sire Guitars, avec qui il développe une ligne signature de guitares électriques.

En 2026, à 78 ans, Larry Carlton reste actif sur la scène musicale internationale. Son héritage est colossal : des milliers de sessions d'enregistrement, plus de 100 disques d'or, 4 Grammy Awards sur 19 nominations, le titre de NARAS Player Emeritus, une place au Hollywood RockWalk, et une influence profonde sur des générations de guitaristes. Pourtant, fidèle à sa philosophie de subtilité et de goût, il demeure un artiste de l'ombre – respecté universellement par ses pairs mais relativement méconnu du grand public. C'est précisément cette authenticité sans compromis qui fait de lui un sujet parfait pour ce blog célébrant les marges du son.

Aujourd'hui, Larry Carlton continue de tourner le monde, d'enregistrer et de produire. Il est devenu un véritable enseignant via ses MasterClasses, partageant les secrets de son "phrasé" et de sa technique avec des milliers de guitaristes en ligne. De ses débuts à Torrance aux scènes du monde entier, son histoire est celle d'une quête constante de la beauté sonore.

Techniques & matériel (signature sonore)

Le son de Larry Carlton est légendaire dans le monde de la guitare, instantanément reconnaissable dès les premières notes. Cette signature sonore résulte d'une alchimie complexe entre choix de matériel, technique de jeu, et surtout cette qualité intangible qu'on appelle le "toucher" – ces micro-variations d'attaque, de pression, de vibrato qui font qu'on reconnaît immédiatement Carlton entre mille guitaristes.

  •  Guitares principales : 
  • ▸ Gibson ES-335 (1969) : Sa guitare iconique, celle qui lui vaut le surnom "Mr. 335". Semi-hollow body avec pickups PAF d'origine, elle produit ce son chaud et jazzy caractéristique. Carlton possède toujours sa ES-335 de 1969, qu'il a légèrement modifiée (tuners Schaller, chevalet Badass) mais dont les pickups restent d'origine. Il utilise principalement un modèle de 1968/1969 modifié (le fameux "Blackie"). Il utilise rarement le micro chevalet, privilégiant le micro manche pour sa rondeur et sa chaleur, montant le volume de la guitare pour pousser l'ampli en distorsion naturelle.Gibson a créé un modèle signature Larry Carlton basé sur les spécifications de cette guitare.


  • ▸ Valley Arts Stratocaster custom : À la fin des années 1980, Carlton expérimente avec des guitares solid-body Valley Arts de style Strat et Tele équipées de micros EMG actifs. Ces guitares lui permettent d'explorer des territoires plus rock et blues, avec une attaque plus percutante et un grain légèrement plus agressif – particulièrement audible sur l'album Last Nite (1987). Sire (continuation de Valley Arts) propose également des modèles signature Larry Carlton.
  • ▸ Autres guitares : Fender Telecaster 1951, Fender Stratocaster 1964, Gibson Les Paul Special 1955. Carlton possède une collection variée qu'il utilise selon les contextes musicaux.
  • ▸ Amplification : Carlton a longtemps utilisé un Fender Deluxe 1958 avant d'adopter le Dumble Overdrive Special (probablement les modèles #102 et #132) et le "Steel String Singer" – amplis légendaires fabriqués à la main par Howard Alexander Dumble (décédé en 2022), réputés pour leur clarté exceptionnelle, leur réponse touch-sensitive extraordinaire (capacité à réagir aux plus infimes variations du toucher du guitariste), et leur "sweetspot" magique où saturation et clarté se rencontrent harmonieusement. Ces amplis sont parmi les plus chers au monde (certains se vendent plus de 100 000 dollars) et offrent un gain saturé extrêmement musical et dynamique, qui permet de passer d'un son clair cristallin à un crunch chaud juste en utilisant la pédale de volume de la guitare. Carlton règle généralement son Dumble avec peu de gain, privilégiant un son relativement clean et défini, la saturation venant essentiellement de la force naturelle de son attaque au médiator. Actuellement, il joue sur des amplificateurs Bludotone.
  • ▸ Cordes : D'Addario  light-top, heavy-bottom calibre .010-.046 – un tirant moyen qui offre un excellent compromis entre jouabilité confortable et sustain riche. Carlton préfère les tirants moyens plutôt que les tirants lourds traditionnels du jazz : il estime qu'un tirant trop lourd ralentit le jeu et réduit paradoxalement l'expressivité. Avec des .010, il peut facilement effectuer des bends d'un ton complet ou plus, obtenir un vibrato large et contrôlé, tout en conservant suffisamment de tension pour que la note reste parfaitement définie et juste. configuration qui offre flexibilité dans les aigus et puissance dans les graves.
  • ▸ Effets (approche minimaliste) : Son pédalier est minimaliste. Il utilise principalement un delay (Echoplex ou Digital Delay moderne) pour l'ambiance, et parfois un chorus subtil. Il est connu pour ne pas utiliser de distortion ou d'overdrive pédales, la saturation venant entièrement du push de l'ampli.Chorus léger (Boss CE-1 ou Roland Dimension D rack) ajoutant une dimension spatiale subtile au son sans le dénaturer. Réverbération à ressorts (spring reverb) intégrée à l'amplificateur ou ajoutée via une unité externe, créant une profondeur naturelle. Carlton a toujours eu une philosophie minimaliste des effets : il préfère obtenir son son fondamental depuis sa guitare et son amplificateur, les effets n'étant là que pour enrichir subtilement la texture de base. Pas de delay complexe, pas de modulations excessives, pas de distorsion lourde. Juste un son pur, clair, organique qui laisse transparaître chaque nuance de son jeu.
  •  Pédale de volume : L'élément le plus caractéristique de son setup. Carlton est un maître absolu de la pédale de volume, qu'il utilise pour créer des swells (montées progressives de volume), des effets de violon, et pour sculpter dynamiquement chaque phrase. Cette technique, développée au début des années 1970 avec The Crusaders, est devenue sa signature la plus reconnaissable. Il utilise actuellement une pédale Dunlop volume.
  • ▸ Sélecteur de micros : Carlton préfère utiliser les positions intermédiaires du sélecteur, ajustant le volume et le ton de chaque micro indépendamment pour créer des textures variées. Il alterne également entre micro manche et micro chevalet selon les besoins expressifs.
  • ▸ Médiators : Médiator relativement souple Heavy gauge teardrop picks – médiators épais en forme de goutte qui permettent une attaque précise et un contrôle dynamique,  Fender Medium ou Jim Dunlop Tortex .73mm) tenu de manière détendue, permettant au médiator de fléchir légèrement au contact de la corde. Cette flexibilité produit un son moins agressif, plus rond et musical. 
  • ▸ Pression du médiator : Carlton est un joueur très dynamique qui utilise des variations de pression du médiator pour créer une gamme de textures allant du doux et chantant au bluesy et granuleux. Cette approche nuancée est au cœur de son expressivité.
  •  Technique de main droitePositionnement variable de la main droite : Carlton joue généralement près du chevalet (bridge pickup position) pour un son brillant et défini, mais module constamment sa position pour obtenir différentes couleurs tonales selon les besoins musicaux du moment. Il joue avec un médiator (plectrum) mais utilise beaucoup les doigts nus (hybrid picking) pour les arpèges complexes, permettant une mélodie continue sur les cordes aiguës tout en gardant une basse rythmique.
  • ▸ Technique de main gauche (l'essence du "toucher Carlton") : Application de pressions variables sur le manche, créant des micro-variations subtiles de hauteur (pitch bending presque imperceptible) qui donnent cette qualité vocale immédiate à son jeu. Vibratos larges mais parfaitement contrôlés, jamais excessifs ou frénétiques. Slides précis et musicaux. Hammer-ons et pull-offs articulés avec une clarté cristalline. C'est cette attention méticuleuse aux détails du toucher qui crée le son Carlton, bien au-delà du simple choix de matériel.
  • ▸ Utilisation du vibrato : Son vibrato lent et large, hérité de B.B. King, est une signature émotionnelle majeure de son jeu. Large et expressif sur les notes tenues, rappelant B.B. King ou Albert King. Carlton utilise le vibrato pour insuffler émotion et vie à chaque note soutenue.
  • ▸ Bends : Particulièrement remarquables, Carlton étire certaines notes sur plusieurs demi-tons, créant une tension émotionnelle caractéristique du blues. Ses bends sont toujours parfaitement justes et expressifs.
  • ▸ Legato (hammer-ons et pull-offs) : Carlton utilise abondamment les techniques legato pour créer des phrases fluides et cascadantes, particulièrement dans ses moments de climax.
  • ▸ Phrasé : Économie de moyens remarquable – chaque note a une raison d'être. Carlton ne joue jamais pour impressionner mais toujours pour servir l'émotion et la musique. Son approche "less is more" est au cœur de sa philosophie musicale.
  • ▸ Technique "fly fishing" : Expression inventée par Joni Mitchell pour décrire sa manière subtile et précise d'aborder chaque note – comme un pêcheur à la mouche qui pose délicatement son leurre sur l'eau.
  • Un conseil crucial reçu du guitariste Louis Shelton a transformé l'approche de Carlton : "Larry, essaie de penser comme un arrangeur." Ce moment d'illumination l'a fait passer d'une mentalité de guitariste cherchant à impressionner à celle d'un musicien au service de la chanson. Résultat : ses parties de guitare sont toujours mixées en avant, parfaitement intégrées et essentielles à l'arrangement global.

Style & influences

Le melting-pot stylistique

Dire que Larry Carlton est un guitariste de jazz est une simplification dangereuse. Bien qu'il soit un virtuose du jazz, son style est un carrefour complexe où plusieurs routes musicales se croisent. On peut définir son approche comme du "Jazz-Rock instrumental" teinté de "Funk", de "Blues" et de "Pop". Ce qui rend sa musique si unique, c'est qu'elle ne cherche pas la complexité pour la complexité. Contrairement à beaucoup de fusionneurs des années 70 qui privilégiaient la vitesse et l'accident chromatique, Carlton privilégie la mélodie et le "groove".

Son jeu est caractérisé par une intelligence harmonique phénoménale. Il sait quels notes jouer sur quels accords pour créer des tensions et des résolutions qui parlent directement à l'auditeur, même non musicien. C'est cette qualité qui a fait de lui le "session man" le plus demandé de Los Angeles : il a l'oreille pour savoir exactement ce qu'une chanson pop, rock ou jazz-funk a besoin. Son style est donc marqué par une polyvalence caméléonesque : il peut sonner comme un bluesman sucré sur un slow, comme un rocker agressif sur un morceau de Steely Dan, ou comme un jazzman académique sur un standard.

Le style de Larry Carlton est une synthèse remarquable de multiples influences qu'il a su digérer, assimiler et transcender pour créer un langage musical profondément personnel et immédiatement reconnaissable. Au cœur de son approche se trouve le jazz fusion, ce genre hybride né à la fin des années 1960 qui marie la sophistication harmonique du jazz avec l'énergie électrique du rock, la sensualité du R&B, et parfois les rythmes du funk ou de la musique latine. Mais réduire Carlton au seul jazz fusion serait terriblement limitatif et inexact.

Les influences fondatrices

Pour comprendre le style de Carlton, il faut identifier ses trois influences majeures, qu'il a fusionnées en une seule entité :

  • Wes Montgomery : C'est l'impact le plus évident. Comme Wes, Carlton utilise énormément l'usage des octaves (jouer la même note sur deux cordes différentes espacées d'une octave) pour ses lignes mélodiques principales. Cela donne à son solo ce puissant son "cors et trompettes" et cette autorité rythmique.
  • B.B. King : Pour la partie blues et le "toucher". Carlton a beaucoup emprunté au "King of Blues" l'art du vibrato lent et profond, ainsi que l'économie de notes. Il ne joue pas des torrents de notes inutiles ; il attend le moment parfait pour poser "la" note qui blesse ou console. Son jeu sur les cordes aiguës en tiré (pull-off) et poussé (hammer-on) est aussi une héritage direct du blues électrique.
  • Joe Pass : Le premier guitariste de jazz que Carlton a découvert en junior high school via l'album Moment of Truth du Gerald Wilson Big Band. Pass lui a révélé les possibilités harmoniques et mélodiques du jazz.
  • Barney Kessel : Maître du jazz swing et bebop, Kessel a influencé l'approche harmonique sophistiquée de Carlton.
  • John Coltrane : Bien que saxophoniste, Coltrane a influencé l'approche spirituelle et émotionnelle de Carlton. L'album Ballads (1962) lui a particulièrement révélé la puissance de la simplicité mélodique et de l'émotion pure.




Son passage chez les Crusaders (1971-1976) l'a immergé dans l'univers du jazz-soul et du funk. Avec les Crusaders, Carlton a appris à groover, à créer des riffs répétitifs et hypnotiques, à interagir avec une section de cuivres, à servir la danse autant que l'intellect. Les Crusaders étaient un pont entre le jazz pur et le R&B, entre la sophistication harmonique et l'accessibilité mélodique. Cette expérience a profondément marqué l'approche de Carlton, lui donnant cette capacité rare à être à la fois techniquement sophistiqué et émotionnellement direct.

Ses milliers de sessions studio l'ont exposé à absolument tous les genres musicaux imaginables : pop (Michael Jackson, Barbra Streisand), rock (Steely Dan, Linda Ronstadt), country (Dolly Parton), gospel, musique latine, disco, easy listening. Cette polyvalence forcée est devenue une force : Carlton peut naviguer entre les styles avec une aisance déconcertante, empruntant à chacun ce qui lui plaît. De la pop, il a retenu l'importance de la mélodie accrocheuse, du refrain qui reste en tête. Du rock, il a gardé l'énergie, la saturation contrôlée, l'impact viscéral. Du country, il a intégré certaines techniques de jeu (le chicken picking, ces attaques percussives qui imitent le caquètement du poulet), et surtout cette narrativité, cette capacité à raconter une histoire avec sa guitare.

À partir des années 1980, Carlton devient l'un des pionniers et des piliers du smooth jazz ou contemporary jazz, ce jazz fusion édulcoré, plus accessible, plus radiophonique qui va dominer les ondes américaines dans les années 1990 et 2000. Mais contrairement à certains artistes smooth jazz qui sacrifient la substance musicale sur l'autel de l'accessibilité commerciale, Carlton maintient toujours un niveau d'excellence technique et harmonique élevé. Ses ballades sont douces sans être mièvres, ses mélodies sont simples sans être simplistes, ses improvisations sont accessibles sans être prévisibles.

Genres explorés

Carlton refuse d'être enfermé dans une seule catégorie. Son parcours traverse pratiquement tous les genres musicaux :

  • ▸ Jazz fusion : Son terrain de prédilection, particulièrement durant ses années avec The Crusaders (1971-1976) où il développe son style rythmique et bluesy caractéristique.
  • ▸ Smooth jazz : Bien qu'il déteste cette étiquette réductrice, Carlton est souvent associé à ce genre. Ses albums pour GRP et son passage dans Fourplay (1997-2010) l'ont ancré dans cette catégorie commerciale, même si sa musique dépasse largement ce cadre.
  • ▸ Blues : Fondation de son jeu, le blues imprègne chaque note qu'il joue. Son album Renegade Gentleman (1993) est un hommage direct à ses racines blues.
  • ▸ Rock : Ses contributions à Steely Dan, notamment le solo légendaire de "Kid Charlemagne", prouvent sa capacité à naviguer dans le rock sophistiqué.
  • ▸ Pop : Des milliers de sessions pour des artistes pop mainstream – Michael Jackson, Barbra Streisand, Dolly Parton, Christopher Cross, etc.
  • ▸ Soul et R&B : Collaborations avec Sammy Davis Jr., Bobby Bland, et son hommage aux pionniers de Philadelphie Gamble & Huff.
  • ▸ Country : Sessions pour des artistes country durant les années 1970 et son déménagement à Nashville témoignent de son affinité avec ce genre.
  • ▸ Gospel : Influence spirituelle qui transparaît dans son approche émotionnelle de la musique.
  • ▸ Musique de film et télévision : Thèmes pour Hill Street BluesWho's The BossAgainst All Odds, etc.

Stylistiquement, ce qui caractérise fondamentalement Carlton est son toucher – cette qualité intangible qui fait qu'on le reconnaît immédiatement dès les premières notes. Son attaque au médiator est détendue mais précise, créant un son rond sans être mou. Ses bends sont dosés au millimètre, musicalement expressifs, jamais gratuits. Ses vibratos sont larges, chaleureux, presque sensuels. Il utilise abondamment le legato (hammer-ons et pull-offs), créant des lignes fluides qui coulent naturellement. Son phrasé est vocal : il respire avec sa guitare, laissant des espaces, des silences qui donnent tout leur poids aux notes jouées. Cette approche "vocale" de la guitare le rapproche de chanteurs instrumentistes comme Miles Davis ou Chet Baker.

Harmoniquement, Carlton est un coloriste. Il adore les accords enrichis (neuvièmes, treizièmes, altérations diverses), les substitutions harmoniques subtiles qui créent des couleurs inattendues sans jamais sonner dissonant ou académique. Ses progressions d'accords empruntent au jazz modal (Miles Davis, John Coltrane), au bossa nova brésilien (Antonio Carlos Jobim), au jazz fusion des années 1970 (Weather Report, Return to Forever). Mélodiquement, il privilégie les lignes chantantes, mémorables, plutôt que la démonstration technique gratuite. Un solo de Carlton a toujours une direction claire, une construction dramatique progressive, un climax et une résolution satisfaisante. C'est du jazz narratif, pas du jazz abstrait.

Le "Phrasé" Carltonien

La marque de fabrique de Larry Carlton, c'est son phrasé. Il phrasé comme un chanteur. Il respire avec la musique. Une technique qu'il utilise fréquemment est le "breathing effect"

(effet de respiration) : il baisse le volume de la guitare en fin de phrase, comme si la guitare reprenait son souffle, avant de relancer une nouvelle idée avec une attaque forte. Cette dynamique donne à son jeu un aspect organique, presque humain, qui tranche avec le côté robotique de certains guitaristes techniques.

De plus, son utilisation de la pédale de volume est légendaire. Il ne l'utilise pas juste pour faire des fades in/out, mais pour moduler l'agressivité de son amplificateur en temps réel. En montant le volume, il pousse l'ampli Dumble en saturation (sustain), et en le baissant, il revient à un son clair. Cela lui permet de créer des textures continues où la distorsion n'est pas un bouton "on/off", mais un spectre dynamique qu'il sculpte note après note.

Évolution stylistique à travers les décennies

Dans les années 70, le style de Carlton est très ancré dans le "Post-Bop" et le "Funk", avec une sonorité très propre et précise (période Crusaders et Session L.A.). Dans les années 80, avec l'avènement du "Smooth Jazz" et son album "Sleepwalk", son style s'adoucit, devient plus accessible et mélodique, s'orientant vers des ballades atmosphériques. Après son accident de 1988 et son retour, on note une maturité émotionnelle plus marquée et un retour vers des sonorités plus bluesy et "gritty", notamment dans ses projets avec Robben Ford ou ses albums solo plus récents comme "The Jazz King". Il a su évoluer sans jamais trahir son essence sonore.

nnées 1970 (The Crusaders et sessions) : Développement de son son signature avec la Gibson ES-335 et la pédale de volume. Style rythmique et bluesy, parfaitement adapté au contexte de groupe. Maîtrise de l'art de la session : jouer exactement ce que la chanson demande, ni plus ni moins.

Fin années 1970 - années 1980 (carrière solo Warner Bros./MCA) : Affirmation de sa voix d'artiste solo. Exploration de territoires plus personnels tout en maintenant l'accessibilité commerciale. Alternance entre projets électriques et acoustiques (Discovery, 1986).

Post-1988 (après la fusillade) : Profondeur émotionnelle accrue. Les musiciens et critiques notent une intensité passionnelle encore plus grande dans son jeu – comme si l'épreuve avait libéré quelque chose de plus profond. Carlton lui-même reconnaît jouer différemment, avec une urgence et une sincérité renouvelées.

Années 1990-2000 (GRP, Fourplay, collaborations) : Exploration de collaborations variées (Lee Ritenour, Steve Lukather, Robben Ford). Équilibre entre projets commerciaux (Fourplay) et explorations plus personnelles (albums blues, jazz). Reconnaissance internationale croissante, particulièrement au Japon.

Années 2010-2020 (maturité et transmission) : Carlton à son apogée artistique – technique toujours impeccable, émotion toujours aussi intense, mais avec la sagesse et la sérénité de l'âge. Collaborations intergénérationnelles (Tak Matsumoto). Reconnaissance de son statut de légende vivante.

Philosophie musicale

La philosophie de Carlton peut se résumer en quelques principes fondamentaux qu'il répète depuis des décennies :

"J'essaie d'exercer le goût le plus absolu en toutes circonstances. C'est là que beaucoup de joueurs échouent – ils essaient d'impressionner trop de gens. Je suis un guitariste subtil, mais ça paie. L'expression de l'honnêteté et de l'émotion décrit le mieux ce que j'essaie de faire quand je prends ma guitare."

Cette citation, donnée à Guitar Player en 1977, reste sa devise. Carlton privilégie toujours le service à la chanson sur la démonstration technique. Il pense comme un arrangeur plutôt que comme un guitariste. Chaque note doit avoir un sens, contribuer à l'émotion globale. Le silence est aussi important que le son. L'honnêteté émotionnelle prime sur la virtuosité gratuite.


Discographie officielle

Discographie officielle

La discographie de Larry Carlton est vaste et impressionnante, s'étendant sur plus de cinq décennies. Entre albums solo, collaborations, participations comme sideman, et enregistrements live, Carlton a laissé une empreinte indélébile sur des centaines d'albums. Voici sa discographie sous son propre nom, sans compter ses innombrables apparitions sur les albums d'autres artistes (plus de 3000 albums selon certaines estimations).

Albums studio

  • With a Little Help from My Friends – 1968 (Uni Records) – Premier album, enregistré à 20 ans, relativement confidentiel influencé par la psychédélies et le pop rock de l'époque
  • ▸ Through a Looking Glass – 1969
  • Singing/Playing – 1973 (Blue Thumb Records) – Album hybride avec morceaux vocaux et instrumentaux
  • Larry Carlton – 1978 (Warner Bros.) – Album éponyme majeur, Le premier vrai album solo "jazz" majeur, contenant des classiques comme "Room 335" et "Striper's Delight"
  • Strikes Twice – 1980 (Warner Bros.) – Suite logique de l'album précédent, même excellence, Contient les hits "Nite Crawler" et "The Ladder", plus pop et accessible
  • Sleepwalk – 1981 (Warner Bros.) – Contient la version studio originale de "Last Nite", Un album plus doux, très axé sur les textures et les ambiances, préfigurant le smooth jazz
  • ▸ Eight Times Up – 1982 (Warner Bros.)
  • Friends – 1983 (Warner Bros.) – Collaborations avec divers artistes jazz
  • Alone/But Never Alone – 1986 (MCA) – Album introspectif et personnel
  • Discovery – 1987 (MCA) – Album entièrement acoustique, Grammy Award 1988 pour "Minute by Minute"
  • On Solid Ground – 1989 (MCA) – Retour à l'électrique après l'expérience acoustique, L'album de la résilience, enregistré après sa blessure par balle, très émouvant
  • Kid Gloves – 1992 (GRP) – Album de transition, exploration smooth jazz
  • Renegade Gentleman – 1993 (GRP/Verve) – Affirmation du style mature
  • Larry & Lee – 1995 (GRP, avec Lee Ritenour) – Collaboration avec son ami guitariste, nominé aux Grammy
  • ▸ Christmas at My House – 1995 (MCA), Album de Noël
  •  The Gift – 1996 (GRP) – 
  • ▸ Line 6 – 1997
  • Fingerprints – 1997 (GRP) – Dernière période GRP avant Fourplay, Acclamé par la critique, montre un Carlton en pleine possession de ses moyens techniques
  • Deep Into It – 2001 (Warner Bros., avec Steve Lukather) – Premier album de la trilogie Carlton-Lukather
  • ▸ Day I Met Lisa – 2002
  • Firewire – 2004 (335 Records) – Son propre label, liberté créative totale
  • Sapphire Blue – 2004 (335 Records) – Suite de Firewire
  • ▸ The Jazz King – 2005
  • ▸ Stars Align – 2005 (Collaboration avec le groupe Fourplay)
  • Greatest Hits Rerecorded Volume 1 – 2007 (335 Records) – Réenregistrements de ses classiques
  • ▸ Roots – 2008 (Album entièrement acoustique, retour aux standards)
  • Take Your Pick – 2010 (335 Records, avec Tak Matsumoto) – Collaboration avec le guitariste japonais de B'z, Grammy Award 2011
  • Plays the Sound of Philadelphia – 2010 (335 Records) – Hommage au son Philly soul
  • ▸ Takes It to the Next Level – 2010
  • ▸ Guitar Man – 2011
  • Plays the Blues – 2011 (335 Records) – Retour aux racines blues
  • ▸ Four Hands & a Heartbeat, Vol. 1 – 2013 (Avec Mike Porcaro)
  • Four Hands – 2016 (Yamaha Music, avec Keiko Matsui) – Collaboration piano-guitare
  • ▸ Can't Hold Back – 2018
  • ▸ The Sound of My Guitar – 2020
  • ▸ Let's Get Together – 2022

Albums live

  • ▸ Live in Montreux 1977 – 1977
  • Mr. 335 Live in Japan – 1979 (Warner Bros.) – Premier album live majeur, capturé au Japon
  •  Eight Times Up – 1982 (Warner Bros.) – Album live capturant son énergie scénique
  • Last Nite – 1987 (MCA) – Album live légendaire enregistré au Baked Potato (17 février 1986), nominé aux Grammy Awards 1988
  •   ▸ Live at the Blue Note Tokyo – 1995
  • No Substitutions: Live in Osaka – 2001 (Verve, avec Steve Lukather) – Grammy Award 2002 pour Best Pop Instrumental Album
  • The Paris Concert – 2005 (335 Records) – Concert enregistré au New Morning, Paris
  • Live in Tokyo – 2007 (335 Records, avec Robben Ford) – Rencontre de deux maîtres du blues-jazz
  • Unplugged – 2014 (335 Records, avec Robben Ford) – Version acoustique intime
  • ▸ At Billboard Live Tokyo – 2015 (335 Records) avec David T. Walker
  • ▸ At Blue Note Tokyo – 2016 (335 Records) avec Steve Lukather
  • ▸ Lights On [live] – 2017 (335 Records) avec le SWR Big Band
  • ▸ Larry Carlton & Robben Ford: Live at the Mint – 2017
  •    ▸ Live in Tallinn 2018 – 2019
  •     ▸ Live in Los Angeles – 2020
  •  New Morning: The Paris Concert – 2020 (335 Records) – Album live enregistré à Paris

Avec Fourplay

  • 4 – 1998 (Warner Bros.) – Premier album avec Fourplay après le départ de Lee Ritenour
  • ▸ Snowbound – 1999 (Warner Bros.) – Album de Noël
  • Yes, Please! – 2000 (Warner Bros.)
  • Heartfelt – 2002 (Bluebird/RCA)
  • Journey – 2004 (Bluebird/RCA)
  • X – 2006 (Bluebird/RCA)
  • Energy – 2008 (Heads Up)
  • Let's Touch the Sky – 2010 (Heads Up) – Dernier album avec Carlton avant son départ du groupe

Compilations & coffrets (sélection)

  • Collection – 1990 (GRP) – Première grande compilation des années Warner
  • The Best of Mr. 335 – 1994 (Warner Bros.)
  • ▸ Best of Larry Carlton – 1995
  • ▸ Larry Carlton Collection Vol. 2 – 1997 (GRP)
  • ▸ Arbitration – 1999
  • ▸ Essential Collection – 2004
  • ▸ Icons of Jazz: Larry Carlton – 2008
  • ▸ Complete Studio Albums Collection (1977-1981) – 2014
  • The Warner Albums Collection – 2021 (Warner) – Coffret regroupant ses albums Warner Bros. 1978-1983

Morceaux phares (repères rapides)


  •  Put It Where You Want It – Album: Those Southern Knights (The Crusaders) – 1976
  •  Kid Charlemagne – Steely Dan, The Royal Scam (1976) – Solo légendaire classé 3e meilleur solo de guitare par Rolling Stone
  • ▸ Room 335 – Larry Carlton (1978) – Son morceau signature absolu, L'hymne incontournable, un groove funky perpétuel
  •  Rio Samba – Larry Carlton (1978)
  • ▸ Smiles and Smiles to Smiles – Album: Strikes Twice – 1980 (Une ballade sublime de mélodie pure)
  • ▸ The Ladder – Album: Strikes Twice – 1980
  • ▸ Nite Crawler – Album: Strikes Twice – 1980 (Un classique du jazz-funk)
  • ▸ Theme from Hill Street Blues (avec Mike Post) – 1981 – 2 Grammy Awards
  • ▸ Sleepwalk – Album: Sleepwalk – 1981 (Sa reprise instrumentale du standard Santo & Johnny)
  • ▸ Her Favorite Song – Eight Times Up – 1982
  • ▸ Don't Give It Up – Album: Friends – 1983
  • Last Nite – Last Nite (1987) – Ballade nocturne emblématique
  • ▸ Nite Crawler – Last Nite – 1987
  • Minute by Minute – Discovery (1987) – Grammy Award 1988
  • Hill Street Blues Theme – avec Mike Post (1981) – Grammy Award 1982
  • Smiles and Smiles to Go – Strikes Twice (1980)
  • Point It Up – Sleepwalk (1982)

Récompenses & reconnaissances

Larry Carlton figure parmi les guitaristes les plus récompensés et reconnus de l'histoire du jazz fusion et de la musique instrumentale contemporaine. Ses trois Grammy Awards témoignent de l'excellence constante de son travail sur plusieurs décennies.

  • ▸ NARAS "Most Valuable Player" – Trois années consécutives (début années 1980)
  • ▸ NARAS "Player Emeritus" – Retiré de l'éligibilité après avoir dominé sa catégorie – Honneur rarissime
  • Grammy Award 1982 – Best Pop Instrumental Performance pour "Hill Street Blues Theme" (avec Mike Post) – Le célèbre thème de la série télévisée "Capitaine Furillo" qui est devenu un standard du jazz fusion
  • ▸ Grammy Award 1988 – Best Pop Instrumental Performance pour "Minute by Minute" – Reprise instrumentale du hit de Michael McDonald (Doobie Brothers), issue de l'album acoustique "Discovery" (1987)
  • ▸ Nomination Grammy 1988 – Best Jazz Instrumental Performance pour l'album "Last Nite" – Reconnaissance de l'excellence de cet album live légendaire
  • ▸ Grammy Award 2002 – Best Pop Instrumental Album pour "No Substitutions: Live in Osaka" (avec Steve Lukather) – Reconnaissance de la puissance de cette collaboration guitare entre deux légendes
  • ▸ Nomination Grammy 1996 – Best Pop Instrumental Performance pour l'album "Larry & Lee" (avec Lee Ritenour)
  • ▸ Hollywood RockWalk - 1998 (Ses empreintes de mains sont immortalisées sur le Sunset Boulevard, aux côtés de celles d'Eddie Van Halen et d'autres légendes.)
  • ▸ George Benson Lifetime Achievement Award – 2011 Canadian Wave Awards
  • ▸ Grammy Award 2011 – Best Pop Instrumental Album pour "Take Your Pick" (avec Tak Matsumoto) – Collaboration exceptionnelle avec le guitariste japonais du groupe B'z
  • ▸ 19 nominations aux Grammy Awards – Au total sur l'ensemble de sa carrière
  • ▸ Guitar Player Magazine – Élu parmi les "50 Greatest Tone Masters" de l'histoire de la guitare – Reconnaissance de son son signature légendaire
  • ▸ Guitar Player Magazine – Solo sur "Kid Charlemagne" listé parmi les "Most Influential Rock Solos Ever"
  • ▸ Rolling Stone Magazine – Solo de "Kid Charlemagne" (Steely Dan) classé 3e meilleur solo de guitare jamais enregistré (dans un de leurs classements historiques)
  • ▸ Surnom "Mr. 335" – Hommage à sa légendaire Gibson ES-335, devenu son identité même dans le monde de la guitare
  • ▸ Gibson Guitars – Plusieurs modèles signature créés en son honneur, dont la "Gibson Larry Carlton ES-335" et la "Gibson Mr. 335"
  • ▸ Gibson "Ten Greatest-Ever Session Guitarists" – Nommé par Gibson Guitars
  • ▸ Plus de 3000 albums comme session musician – Record probablement inégalé dans l'histoire du studio, témoignant de son statut de guitariste le plus demandé de Los Angeles pendant deux décennies
  • ▸ Plus de 100 disques d'or – Comme musicien de session et artiste solo
  • ▸ Membre du Wrecking Crew – Collectif légendaire des meilleurs musiciens de studio de Los Angeles dans les années 1970, aux côtés de légendes comme Hal Blaine, Carol Kaye, Tommy Tedesco
  • ▸ Doctorat Honorifique en Musique  Berklee College of Music (Reconnaissance académique pour sa contribution à la musique moderne.)
  • ▸ Commission royale – Composé de la musique pour célébrer le 80ème anniversaire du roi Bhumibol Adulyadej de Thaïlande (2008)

Anecdotes & faits marquants

  • ▸ L'agression brutale du 6 avril 1988 – Le jour qui a failli tout arrêter

    Le 6 avril 1988, Larry Carlton est au sommet de sa carrière solo. Quatre mois plus tôt, il a été nominé pour trois Grammy Awards. Il prépare une tournée de 80 villes pour promouvoir son nouvel album électrique. Il travaille paisiblement dans son home studio de Hollywood Hills, un espace qu'il a aménagé avec soin dans sa maison surplombant le Hollywood reservoir. Vers 15h, il voit un chien courir devant sa maison, suivi par deux adolescents. Quand Carlton va fermer une porte de bureau restée ouverte, l'un des deux jeunes, sans raison apparente, s'arrête et tire sur lui au pistolet, à bout portant, le touchant à la gorge. La balle le frappe au cou, sectionnant des nerfs vitaux, détruisant une corde vocale, paralysant complètement son bras gauche – celui qui appuie sur les cordes, celui sans lequel un guitariste ne peut pas jouer. Carlton se souvient avec une clarté troublante de cet instant : "Je peux vous dire exactement à quoi je pensais. Je n'ai pas perdu connaissance. J'ai marché environ dix pas, je me suis allongé par terre et j'ai dit : 'Jésus, pardonne-moi mes péchés et allons-y, rentrons à la maison.' Je pensais honnêtement que j'allais mourir." Il est emmené d'urgence au St. Joseph Medical Center où il subit une opération qui se termine à 20h40. Les deux suspects, adolescents noirs âgés de 14 à 17 ans selon les témoignages, prennent la fuite à pied et ne seront jamais retrouvés ni arrêtés. À ce jour, les raisons de cette attaque restent un mystère complet. Carlton ne connaissait pas ses agresseurs et n'avait aucun conflit en cours. Le détective Ron Ito a déclaré que la police n'avait aucun motif pour expliquer l'attaque. C'était un acte de violence aléatoire, absurde, qui aurait pu mettre fin à l'une des plus belles carrières guitaristiques de l'histoire du jazz.
  • ▸ La renaissance miraculeuse – "Je ne savais pas si je serais un jour aussi bon qu'avant"

    Le réveil en soins intensifs est brutal. "Je me suis réveillé en soins intensifs après l'opération, j'ai ouvert les yeux et j'ai vu des tubes partout. Tous les muscles de mon bras gauche s'étaient atrophiés." La paralysie est totale. "Mon bras gauche était paralysé. Il n'y avait plus de muscles dans ce bras. J'ai dû recommencer de zéro. Il y a eu un moment où je ne pouvais même pas presser un tube de dentifrice avec ce bras." Sa voix n'est plus qu'un murmure rauque, à peine audible. Il lui a fallu plus de six mois avant de pouvoir jouer plus que quelques notes à la fois ou parler au-dessus d'un chuchotement. Mais Carlton refuse d'abandonner. Soutenu par sa foi chrétienne profonde (il s'était "redédié au Seigneur" en 1983), par l'amour de sa famille (sa seconde épouse Michele Pillar, chanteuse professionnelle, et leurs enfants dont son fils Travis qui deviendra lui-même bassiste professionnel), et par des milliers de lettres de soutien de fans du monde entier, il entame une rééducation intensive et douloureuse. Exercices quotidiens avec des poids pour reconstruire les muscles disparus, thérapie vocale pour retrouver ne serait-ce qu'une partie de sa voix. Les médecins lui expliquent que les nerfs et muscles de son bras se régénéreraient à raison d'environ un pouce par mois. Son bras mesurant 35 pouces, cela signifiait théoriquement trois ans de récupération complète. Carlton travaille avec l'acharnement d'un athlète olympique. Neuf mois après l'agression, en décembre 1988, il fait son retour triomphal sur scène lors d'un concert-bénéfice au Universal Amphitheater de Los Angeles pour soutenir sa nouvelle organisation HIP (Helping Innocent People) destinée à aider financièrement les victimes d'actes de violence aléatoire. Après avoir reçu une ovation debout, Carlton a déclaré d'une voix encore rauque : "Je vais bien. On m'a laissé cette voix, et à partir de maintenant, c'est avec cette voix que je vous dirai 'je vous aime'." Il joue ensuite un blues jam prouvant qu'il est techniquement de retour, même si sa voix reste définitivement modifiée, plus grave et rauque. Un an après l'agression, en 1989, il sort l'album "On Solid Ground" dont les liner notes commencent par cette phrase poignante : "Cet album a failli être tué par un coup de feu." Au lieu de créditer les habituels executifs de l'industrie musicale, Carlton remercie ses médecins, ses thérapeutes, et "les milliers de personnes qui ont prié pour ma survie."
  • ▸ "Why not me?" – La leçon d'humilité philosophique d'un père à son fils

    Plusieurs mois après l'agression, quand Carlton est enfin suffisamment rétabli pour que ses enfants puissent le voir (leur mère ne voulait pas qu'ils le voient dans son état initial), son fils Travis, qui venait tout juste d'avoir 5 ans le jour précédant l'agression, lui pose la question que tout enfant poserait : "Papa, pourquoi est-ce qu'ils ont dû te tirer dessus, TOI ?" La réponse de Carlton révèle toute sa philosophie de vie, son humilité profonde malgré son statut de star mondiale : "Pourquoi pas, Trav ? Je suis juste un papa comme les autres dans ce monde." Cette réponse, dit-il plus tard en interview, lui est venue spontanément, du plus profond de son être spirituel. "Ce que j'ai réalisé après avoir prononcé ces mots et avec le temps, c'est que bien que je sois très talentueux à la guitare, posons la guitare un instant et comprenons vraiment qui nous sommes en tant que personnes dans ce monde. Je crois vraiment que je suis juste un type dans ce monde qui traverse le même processus que tout le monde, et qui joue simplement de la guitare." Cette expérience de mort imminente et de renaissance a transformé sa musique de manière subtile mais profonde. "Après l'agression et après la récupération, les gens ont observé une différence dans ma façon de jouer de la guitare. Ils entendaient des choses dont je n'étais même pas conscient – pas des choses techniques, mais des choses passionnées, émotionnelles."
  • ▸ Le surnom "Mr. 335" : Carlton doit ce surnom à sa fidélité légendaire à sa Gibson ES-335 de 1969, qu'il utilise sur d'innombrables sessions et albums. Il a même nommé son studio personnel "Room 335" en hommage à cette guitare. Gibson a créé un modèle signature Larry Carlton basé sur les spécifications exactes de son instrument.
  • ▸ Plus de 3 000 sessions d'enregistrement : Au début des années 1980, Carlton avait déjà participé à plus de 3 000 sessions studio. À son apogée, il contribuait à plus de 500 enregistrements par an – un rythme vertigineux qui témoigne de sa fiabilité, sa polyvalence et son professionnalisme absolu.
  • ▸ Fondation de HIP (Helping Innocent People) : Suite à la fusillade, Carlton crée cette organisation à but non lucratif pour aider les victimes de violences par arme à feu. Ce drame personnel l'a transformé en activiste pour la prévention de la violence armée.
  • ▸ "Larry Guitar" : Dans les années 1970, Carlton a été co-vedette de l'émission pour enfants Mrs. Alphabet, nominée aux Emmy Awards, où il jouait le personnage de "Larry Guitar" – directeur musical et acteur.
  • ▸ Le conseil de Louis Shelton : Carlton raconte que le guitariste Louis Shelton lui a donné le meilleur conseil de sa carrière : "Larry, essaie de penser comme un arrangeur." Ce moment d'illumination a transformé son approche, le faisant passer d'un guitariste cherchant à impressionner à un musicien au service de la chanson.
  • ▸ La technique "fly fishing" de Joni Mitchell : La légendaire Joni Mitchell a inventé cette expression pour décrire la manière subtile et précise dont Carlton aborde chaque note – comme un pêcheur à la mouche qui pose délicatement son leurre sur l'eau.
  • ▸ Oncle de Vanessa Carlton : Larry Carlton est l'oncle de la chanteuse pop Vanessa Carlton, célèbre pour son tube "A Thousand Miles" (2002). Ironiquement, Vanessa est plus connue du grand public que son oncle malgré les quatre Grammy Awards et la carrière légendaire de ce dernier – illustration parfaite de la philosophie de ce blog qui met en lumière les artistes authentiques éclipsés par le formatage commercial.
  • ▸ Vénération au Japon : Carlton jouit d'un statut quasi-divin au Japon, où il a enregistré plusieurs albums live et où ses concerts affichent systématiquement complet. Les Japonais reconnaissent et célèbrent son authenticité artistique d'une manière que le marché américain mainstream n'a jamais pleinement embrassée.
  • ▸ Le passage à Valley Arts : À la fin des années 1980, Carlton a temporairement délaissé sa ES-335 signature pour expérimenter avec des guitares solid-body Valley Arts équipées de micros EMG actifs. Cette exploration sonore a donné naissance à des albums comme Last Nite, où son son est radicalement différent – plus mordant, plus rock, tout en conservant sa sophistication harmonique.
  • ▸ Retraité par la NARAS : Après avoir remporté le titre de "Most Valuable Player" trois années consécutives au début des années 1980, la NARAS (National Academy of Recording Arts and Sciences) l'a nommé "Player Emeritus" et l'a retiré de l'éligibilité – honneur rarissime témoignant de sa domination absolue.
  • ▸ Compositeur pour la royauté : En 2008, Carlton a été commissionné pour composer de la musique célébrant le 80ème anniversaire du roi Bhumibol Adulyadej de Thaïlande, lui-même musicien de jazz accompli. Cet honneur témoigne du respect international dont jouit Carlton.
  • ▸ Le solo de "Kid Charlemagne" : Ce solo de 1976 sur l'album The Royal Scam de Steely Dan est devenu légendaire. Rolling Stone l'a classé #80 des meilleurs solos de guitare de tous les temps, et Guitar Player le liste parmi les solos de rock les plus influents jamais enregistrés. Pour beaucoup de guitaristes, c'est ce solo qui les a fait découvrir Carlton.
  • ▸ Le mythe des câbles blindés On raconte que dans les années 70, Larry Carlton avait des exigences très spécifiques en studio concernant son câble de guitare. Il préférait des câbles non blindés (low capacitance) pour préserver les hautes fréquences naturelles de sa Gibson ES-335, mais cela créait parfois des interférences radio dans les studios mal isolés, ajoutant à la légende de son "son mystérieux".
  • L'ampoule éteinte Pour se concentrer sur son jeu sans être distrait par le public ou les lumières, Larry Carlton avait l'habitude, à ses débuts, de demander à ce que les lumières qui éclairaient son pupitre ou son espace soient éteintes. Il jouait souvent les yeux fermés ou fixant ses cordes, entrant dans une transe musicale pure.
  • ▸ Le solo "Kid Charlemagne" en une seule prise Walter Becker et Donald Fagen (Steely Dan) étaient connus pour faire enregistrer les guitaristes des dizaines de fois pour obtenir la perfection. Pour "Kid Charlemagne", Carlton a livré le solo magistralement complexe en très peu de prises, une performance qui a laissé les producteurs en admiration et qui est devenue le standard du solo de guitare "parfait".
  • ▸ L'enseignant moderne Contrairement aux anciennes générations qui gardaient leurs secrets, Carlton a embrassé l'ère numérique en créant l'une des premières MasterClasses vidéo en ligne approfondies ("335 Improv"), partageant ses concepts d'improvisation avec des milliers d'étudiants à travers le monde.

Influence & héritage

L'influence de Larry Carlton sur le monde de la guitare et du jazz fusion est immense, multiforme, et continue de se faire sentir des décennies après ses contributions majeures. Son impact peut être mesuré à plusieurs niveaux : technique, stylistique, professionnel, et philosophique.

Pont entre jazz et rock :

Carlton a été l'un des premiers guitaristes à fusionner véritablement l'harmonie sophistiquée du jazz avec l'énergie et le grain du rock. Son travail avec les Crusaders dans les années 1970 a contribué à définir le jazz-fusion comme genre viable commercialement. Son jeu sur les albums de Steely Dan a prouvé que la complexité harmonique et la sophistication rythmique pouvaient coexister avec des grooves accessibles et des mélodies mémorables. Cette approche a ouvert la voie à des guitaristes comme Pat Metheny, John Scofield, et Mike Stern.

Sur les guitaristes de jazz fusion et smooth jazz : Carlton a essentiellement défini ce que signifie être un guitariste de jazz fusion dans les années 1980-1990. Des dizaines de guitaristes ont cité Carlton comme influence directe majeure : Steve Lukather (Toto), avec qui il a enregistré plusieurs albums en duo et qui considère Carlton comme un mentor spirituel ; Lee Ritenour, son ami de longue date et collègue du smooth jazz californien ; Robben Ford, maître du blues-jazz qui a collaboré régulièrement avec Carlton ; Scott Henderson (Tribal Tech), qui a étudié le phrasé de Carlton note par note ; Mike Stern, qui a intégré l'approche mélodique de Carlton dans son jeu plus rock ; Frank Gambale, virtuose du sweep picking qui admire la retenue et la musicalité de Carlton ; Brett Garsed, Greg Howe, et d'innombrables autres. Tous ces guitaristes ont à un moment de leur développement transcrit des solos de Carlton, étudié son toucher, essayé de comprendre son son. L'album "Room 335" (1978) est devenu un manuel d'étude officieux dans les écoles de musique comme Berklee, Musicians Institute, ou le GIT (Guitar Institute of Technology).

Sur l'industrie du studio et la profession de session musician : Carlton a élevé le métier de session guitarist à un niveau d'art et d'excellence rarement égalé. En jouant sur plus de 3000 albums (selon les estimations les plus conservatrices), en participant à plus de 100 disques d'or, il a montré qu'on pouvait être un musicien de studio respecté tout en maintenant une carrière solo artistiquement exigeante. Son éthique professionnelle – arriver préparé, lire rapidement, proposer exactement ce dont la chanson a besoin sans imposer son ego, rester humble et ouvert aux directions du producteur – est devenue le standard de référence. Des générations de jeunes guitaristes aspirant à faire carrière dans les studios ont étudié non seulement le jeu de Carlton, mais aussi son professionnalisme légendaire. Le fait qu'il ait été le premier choix de producteurs aussi exigeants que Walter Becker et Donald Fagen (Steely Dan), Quincy Jones, ou Larry Klein (producteur de Joni Mitchell) en dit long sur son statut dans l'industrie.

Sur le son et le matériel guitaristique : Le "son Carlton" est devenu un objectif recherché par des milliers de guitaristes à travers le monde. Son utilisation de la Gibson ES-335 a popularisé cet instrument auprès d'une génération de guitaristes de jazz fusion qui l'avaient peut-être négligé au profit de guitares hollow-body plus traditionnelles. Son passage ultérieur aux guitares solid-body Valley Arts avec micros EMG actifs a prouvé qu'on pouvait obtenir des sons jazz chauds et expressifs avec ce type de configuration, ouvrant de nouvelles possibilités sonores. L'industrie des amplificateurs boutique (petits fabricants artisanaux d'amplis haut de gamme) doit beaucoup à Carlton : son utilisation légendaire des amplificateurs Dumble a créé une demande massive pour ces amplis rares et chers, mais aussi pour toute une catégorie d'"amplis de style Dumble" produits par des luthiers boutique cherchant à capturer ce son particulier. Des marques comme Two-Rock, Fuchs, Carr, Victory, Ceriatone, et d'autres, ont toutes développé des modèles inspirés du son que Carlton obtenait avec son Dumble.

Sur le smooth jazz en tant que genre : Bien que Carlton soit trop souvent réduit au label "smooth jazz" (étiquette qu'il trouve parfois limitante), il a néanmoins joué un rôle crucial dans l'établissement des standards esthétiques du genre. Ses ballades instrumentales des années 1980 et 1990 – "Last Nite", "Smiles and Smiles to Go", "Emotions Wound Us So" – sont devenues des templates que d'autres artistes ont suivis : tempo lent, mélodie immédiatement accessible, improvisation expressive mais jamais hermétique, production soignée mais organique. Le format radio smooth jazz qui a dominé les ondes américaines entre 1987 et 2007 doit beaucoup à des pionniers comme Carlton qui ont prouvé qu'on pouvait faire du jazz accessible sans sacrifier l'excellence musicale. Des artistes comme Dave Koz, Kirk Whalum, Brian Culbertson, Peter White, Norman Brown, et tant d'autres stars du smooth jazz des années 1990, ont tous écouté religieusement les albums de Carlton et ont intégré certains aspects de son approche dans leur propre musique.

Sur l'éducation musicale et la pédagogie guitaristique : Carlton est devenu un pilier de l'enseignement de la guitare jazz et fusion dans le monde entier. Des dizaines de méthodes pédagogiques, de livres de transcriptions, de cours en ligne, utilisent ses solos comme exemples parfaits de construction mélodique, de développement thématique, de toucher expressif. Des sites comme TrueFire, JamPlay, ou Guitar Tricks proposent des cours entiers dédiés au style Carlton. Des transcripteurs professionnels comme Wolf Marshall ou Jesse Gress ont publié des recueils complets de solos de Carlton, analysés note par note avec explications théoriques. Dans les conservatoires et écoles de jazz du monde entier, "Room 335" ou "Last Nite" sont des morceaux qu'on étudie au même titre que "Giant Steps" de Coltrane ou "Spain" de Chick Corea.

Héritage philosophique – L'art du "moins c'est plus" : Peut-être que l'héritage le plus important de Carlton est philosophique. Dans une culture musicale souvent obsédée par la vitesse, la technique démonstrative, l'accumulation de notes, Carlton a incarné une approche alternative : celle où la retenue est une force, où le silence compte autant que le son, où faire chanter une seule note parfaitement placée vaut mieux que d'en aligner cent mécaniquement. Cette philosophie du "tone in the fingers" (le son vient des doigts, pas du matériel), de l'expressivité plutôt que de la virtuosité gratuite, a influencé non seulement des guitaristes mais des musiciens de tous instruments. Carlton a prouvé qu'on pouvait avoir une carrière extraordinaire, gagner le respect universel de ses pairs, influencer des générations de musiciens, sans jamais tomber dans le piège de l'ego démesuré ou de la démonstration technique narcissique. Son humilité, sa gentillesse reconnue de tous ceux qui l'ont côtoyé, son professionnalisme sans faille, sont devenus légendaires dans une industrie souvent marquée par les égos surdimensionnés.

L'artiste de l'ombre devenu légende :

L'histoire de Carlton incarne parfaitement la philosophie de ce blog : un artiste d'une authenticité et d'une excellence rares, respecté par ses pairs au plus haut niveau, mais relativement méconnu du grand public mainstream. Alors que sa nièce Vanessa Carlton a connu la gloire pop avec "A Thousand Miles", Larry Carlton – avec ses quatre Grammy Awards, ses milliers de sessions légendaires, et son influence profonde sur la guitare contemporaine – reste dans les marges du son. Mais pour ceux qui savent écouter, pour ceux qui cherchent au-delà des algorithmes et des playlists formatées, Carlton brille comme un phare d'intégrité musicale et d'excellence artistique.

Liens internes

Ressources externes

Parcours & connexions

Connexions cachées / Line-up à la loupe

L'une des aspects les plus fascinants de la carrière de Larry Carlton est le réseau extraordinaire de connexions musicales qu'il a tissé au fil des décennies. En tant que session musician le plus demandé de Los Angeles pendant près de vingt ans, il a croisé, accompagné, influencé et été influencé par un nombre hallucinant de musiciens légendaires. Tracer ces connexions révèle toute l'étendue de son impact sur la musique populaire du dernier demi-siècle.

La connexion Steely Dan → Influence réciproque : Carlton joue sur quatre albums de Steely Dan : "Pretzel Logic" (1974), "The Royal Scam" (1976), "Aja" (1977), et "Gaucho" (1980). Son solo légendaire sur "Kid Charlemagne" le propulse au rang de guitar hero. Mais la relation est réciproque : le perfectionnisme maniaque de Walter Becker et Donald Fagen, leur exigence absolue de justesse et de musicalité, influence profondément l'approche de Carlton. Il apprend à ne jamais se satisfaire du "presque bon", à toujours chercher LA prise parfaite, LA note juste. Cette éthique de l'excellence, il la transmettra à son tour à des générations de musiciens. Anecdote : Becker et Fagen faisaient parfois venir 5 ou 6 guitaristes différents pour une même session, chacun enregistrant sa version du solo, puis ils choisissaient celle qui servait le mieux la chanson. Carlton gagnait régulièrement ce concours darwinien musical.

La connexion Joni Mitchell → Le jazz rencontre la poésie : Joni Mitchell découvre Carlton en allant l'écouter au Baked Potato avec les Crusaders. Elle est immédiatement séduite par son toucher sensible, sa capacité à créer des textures plutôt que de simples lignes mélodiques. Sur "Court and Spark" (1974), Carlton joue aux côtés de Robben Ford (qui deviendra lui-même une légende du blues-jazz et un collaborateur régulier de Carlton dans les années 2000). Sur "Hejira" (1976), Carlton partage l'espace sonic avec Jaco Pastorius, le révolutionnaire bassiste de Weather Report. Cette proximité avec Jaco influencera l'approche harmonique de Carlton, lui ouvrant des territoires modaux qu'il n'avait peut-être pas explorés aussi profondément auparavant.

La connexion Crusaders → L'école du groove : Pendant ses cinq années avec les Crusaders (1971-1976), Carlton joue aux côtés de Wayne Henderson (trombone), Wilton Felder (saxophone ténor et basse), Joe Sample (claviers), et Stix Hooper (batterie). Ces musiciens, tous issus de Houston, Texas, apportent une sensibilité soul et R&B très différente du jazz west coast que Carlton connaissait à Los Angeles. L'interaction avec Joe Sample en particulier – pianiste et compositeur de génie dont les harmonies sophistiquées influenceront tout le jazz-soul des années 1970 – enrichit considérablement le vocabulaire harmonique de Carlton. Wayne Henderson, trombone et producteur du groupe, enseigne à Carlton l'importance de l'espace dans un arrangement : savoir quand jouer et quand se taire.

Fourplay et la connexion smooth jazz : En 1997, Carlton rejoint Fourplay en remplacement de Lee Ritenour. Ce supergroupe réunissait Nathan East (basse), Bob James (claviers), et Harvey Mason (batterie) – tous des légendes des sessions studio. Cette collaboration a créé des connexions avec l'univers du smooth jazz contemporain et a permis à Carlton de toucher un public plus jeune. Il enregistrera trois albums avec Fourplay : 4 (1998), Snowbound (1999), et Yes, Please! (2000).

La fraternité des guitaristes : Carlton a développé des relations profondes avec d'autres guitaristes de légende. Sa collaboration avec Lee Ritenour sur l'album Larry & Lee (1995) a donné naissance à un dialogue musical fascinant entre deux maîtres du jazz-fusion. Son amitié et ses collaborations avec Steve Lukather (Toto) ont culminé avec l'album Grammy-winning No Substitutions: Live in Osaka (2001). Carlton a également enregistré avec Robben Ford, formant un duo explosif de blues-jazz. Ces collaborations entre guitaristes sont rares dans un milieu souvent compétitif, témoignant du respect mutuel et de la générosité de Carlton.

Les sessions légendaires : La liste des artistes avec qui Carlton a enregistré lit comme un Who's Who de la musique populaire : Michael Jackson (Thriller), Quincy Jones (productions multiples), Barbra Streisand, Dolly Parton, Christopher Cross, Herb Alpert, Linda Ronstadt, Ray Charles, Sammy Davis Jr., et littéralement des centaines d'autres. Chaque session créait de nouvelles connexions, élargissant son réseau et sa réputation.

La famille musicale : Carlton a transmis son art à la génération suivante. Son fils Travis Carlton est devenu un bassiste accompli, jouant notamment avec Toto et sur des projets solo. Cette transmission familiale assure que l'approche musicale de Carlton continuera d'influencer la musique pour les décennies à venir. Et bien sûr, sa nièce Vanessa Carlton, bien que dans un univers musical différent, porte le nom Carlton dans le monde de la pop, créant une connexion inattendue entre jazz-fusion et pop mainstream.

  • La famille Porcaro : Ses liens avec Jeff, Mike et Steve Porcaro (de Toto) sont profonds. On le voit souvent jouer avec le batteur Jeff Porcaro, créant l'un des rythmiques les plus serrées de l'histoire.
  • Le duo Lukather - Carlton : La connexion entre Larry Carlton et Steve Lukather (guitariste de Toto) est intéressante car ils représentent deux générations de guitaristes L.A. (les années 70 vs 80), mais partagent un amour commun pour le blues, les Beatles et les harmonies complexes. Leur album "No Substitutions" est une démonstration de maître à élève inversée.

Concerts intégraux en vidéo

Larry Carlton appartient à cette génération de musiciens dont la carrière s'est construite avant l'ère YouTube et la captation systématique des concerts. Néanmoins, quelques performances complètes ont été capturées au fil des décennies, témoignant de son excellence scénique et de sa capacité à recréer la magie de ses albums en live. Cette relative rareté des captations vidéo correspond parfaitement à la philosophie de ce blog : mettre en lumière ces artistes de l'ombre qui ont construit leur carrière sur l'excellence musicale plutôt que sur la surexposition médiatique.

Certaines performances de Larry Carlton sont entrées dans la légende, capturées par la grâce de caméras bien placées et conservées précieusement par les fans à travers les décennies. Ces moments cristallisent l'essence de son art : le toucher parfait, le sens mélodique aigu, l'interaction subtile avec les autres musiciens.

Approche scénique

Larry Carlton sur scène est l'antithèse du guitar hero flamboyant et théâtral. Pas de mouvements spectaculaires, pas de grimaces exagérées, pas de solos interminables qui cherchent à épater. Au contraire, Carlton incarne une présence scénique discrète, presque humble, entièrement focalisée sur la musique plutôt que sur le spectacle. Quand il joue, il ferme souvent les yeux, se concentrant sur le son qui sort de son amplificateur, sur l'interaction avec les autres musiciens, sur l'émotion qu'il cherche à transmettre. Ses mouvements sont économes, fonctionnels : il ne bouge que pour servir la musique, jamais pour impressionner visuellement.

Cette retenue n'est pas de la froideur ou du détachement. C'est au contraire une forme de respect profond pour le public et pour la musique elle-même. Carlton estime que si la musique est bonne, elle se suffit à elle-même sans avoir besoin d'artifices visuels. Il laisse la guitare parler, se mettant lui-même en retrait au service de l'art. Cette approche peut sembler austère à certains spectateurs habitués aux shows pyrotechniques du rock, mais pour les connaisseurs, c'est précisément cette absence d'ego qui rend ses performances si puissantes. On n'assiste pas à un "Larry Carlton show", on assiste à une célébration collective de la musique où Carlton se trouve être le guide discret mais sûr.

L'interaction avec le public est chaleureuse mais sobre. Carlton ne fait pas de longs discours entre les morceaux. Il présente brièvement le morceau suivant, parfois raconte une anecdote liée à sa composition, remercie sincèrement le public, puis se remet à jouer. Quand il joue en groupe (Fourplay, duos avec Lukather ou Ritenour), il privilégie toujours l'interaction musicale avec ses partenaires plutôt que les solos en solo. Il écoute constamment ce que jouent les autres musiciens, répondant à leurs phrases, créant des dialogues spontanés. Cette générosité scénique – laisser de l'espace aux autres, ne jamais monopoliser la lumière – est caractéristique de son éthique de musicien de studio transposée sur scène.

La configuration scénique type d'un concert de Larry Carlton reflète sa préférence pour l'intimité du club plutôt que pour les grandes scènes impersonnelles. Idéalement, il aime jouer dans des salles de 200 à 500 personnes maximum, où il peut voir les visages du public, sentir leur respiration, établir une connexion directe. Quand il est obligé de jouer dans de plus grandes salles ou dans des festivals en plein air, il compense en créant une bulle d'intimité sur scène, se concentrant sur l'interaction avec ses musiciens et imaginant qu'il joue pour une audience restreinte. Le son est crucial : Carlton accorde une attention maniaque au monitoring, au mixage, à l'acoustique. Il préfère annuler un concert plutôt que de jouer avec un son qu'il juge insatisfaisant. Cette intransigeance sur la qualité sonore, loin d'être du caprice de star, témoigne de son respect pour le public qui a payé pour entendre la meilleure musique possible.

Éthique de travail & production

L'éthique de travail de Larry Carlton est légendaire dans l'industrie musicale. Forgée pendant ses années de session musician où la ponctualité, la préparation et le professionnalisme étaient des questions de survie professionnelle, cette éthique a continué à le définir tout au long de sa carrière solo. Carlton arrive toujours en avance aux sessions et aux concerts, guitare accordée, prêt à jouer. Il lit la musique couramment (compétence relativement rare chez les guitaristes de rock et même de jazz), ce qui lui permettait dans ses années studio de déchiffrer instantanément les partitions les plus complexes sans ralentir la session. Il prépare méticuleusement son matériel : ses guitares sont toujours parfaitement réglées et intonées, ses cordes sont neuves, ses amplis sont vérifiés et testés.

En studio, Carlton est d'une efficacité redoutable. Là où certains guitaristes ont besoin de dizaines de prises pour trouver LA bonne, Carlton livre généralement le résultat attendu en trois à cinq prises maximum. Cette rapidité n'est pas de la précipitation : c'est le fruit de décennies de pratique et de préparation. Il arrive en studio avec ses parties déjà travaillées mentalement, ayant écouté attentivement les maquettes, réfléchi aux possibilités harmoniques et mélodiques, imaginé différentes approches. Quand il presse le bouton "record", il sait déjà ce qu'il va jouer. Cette efficacité faisait de lui le session player préféré des producteurs aux budgets serrés : avec Carlton, on savait qu'on aurait des résultats excellents rapidement, économisant ainsi des heures de studio coûteuses.

Pour ses propres albums, Carlton est à la fois perfectionniste et pragmatique. Il cherche l'excellence mais refuse de tomber dans le piège du perfectionnisme paralysant qui empêche certains artistes de finaliser leurs projets. Il sait distinguer l'essentiel de l'accessoire, concentrant son énergie sur ce qui compte vraiment : le choix des morceaux, la qualité des compositions, l'interaction entre les musiciens, le son général de l'album. Les détails techniques mineurs – une note légèrement hors tempo, une inflexion imparfaite – ne l'obsèdent pas au point de tout refaire. Il comprend que la musique enregistrée capture un moment, une émotion, et que trop de retouches peuvent tuer cette spontanéité vitale.

Carlton produit lui-même la plupart de ses albums depuis les années 1980, ayant créé son propre label 335 Records en 2003 pour avoir une liberté créative totale. En tant que producteur, il privilégie une approche organique, minimisant l'overdubbing excessif et les manipulations numériques. Il préfère capturer des performances live en studio, avec tous les musiciens jouant ensemble dans la même pièce, créant une interaction naturelle. Quand il ajoute des overdubs (solos de guitare, harmonies vocales le cas échéant), il les enregistre rapidement, en quelques prises, préservant la fraîcheur et la spontanéité. Son philosophie de production peut se résumer ainsi : capturer l'essence humaine de la musique, avec ses petites imperfections qui prouvent que ce sont des êtres humains qui jouent, pas des machines.

Vision artistique

La vision artistique de Larry Carlton s'est construite progressivement au fil des décennies, évoluant avec sa maturation personnelle et spirituelle, mais conservant toujours certains principes fondamentaux inébranlables. Au cœur de cette vision se trouve une conviction profonde : la musique est un langage universel qui transcende les barrières culturelles, linguistiques, ethniques. Une belle mélodie jouée avec sincérité peut toucher le cœur d'un Japonais, d'un Français, d'un Américain, d'un Brésilien, sans que les mots soient nécessaires. Cette foi dans le pouvoir de communication de la musique instrumentale explique pourquoi Carlton a toujours privilégié l'instrumental sur le vocal, même si sa carrière de session man l'a amené à accompagner d'innombrables chanteurs.

Carlton croit fermement que la technique instrumentale n'est qu'un moyen, jamais une fin en soi. "La technique est comme avoir un grand vocabulaire", dit-il souvent. "Mais avoir un grand vocabulaire ne fait pas de vous un grand poète. Ce qui compte, c'est ce que vous dites avec ce vocabulaire, pas le simple fait de le posséder." Cette philosophie explique pourquoi ses solos, bien que techniquement impeccables, ne cherchent jamais à épater par la vitesse ou la complexité. Ils cherchent à émouvoir, à raconter une histoire, à créer une connexion émotionnelle directe avec l'auditeur. Carlton a toujours admiré les musiciens capables de faire pleurer ou sourire avec une seule note bien placée, plutôt que ceux qui alignent des gammes à toute vitesse sans âme.

Sa foi chrétienne, réaffirmée en 1983 et renforcée après sa quasi-mort en 1988, informe profondément sa vision artistique sans pour autant faire de lui un musicien de "Christian contemporary music". Carlton ne fait pas de prosélytisme musical : il ne chante pas les louanges de Dieu explicitement dans ses morceaux instrumentaux. Mais sa foi transparaît dans son approche : l'humilité (reconnaître que son talent est un don qu'il n'a pas créé lui-même), la gratitude (remercier constamment pour les opportunités reçues), le service (mettre son art au service des autres plutôt qu'au service de son ego), le pardon (pardonner à ses agresseurs de 1988, refuser l'amertume). "Ma foi me rappelle que je ne suis qu'un instrument", dit-il. "Littéralement et métaphoriquement. La musique passe à travers moi, mais elle ne vient pas de moi."

Carlton a une vision démocratique et inclusive de la musique. Il refuse les élitismes, qu'ils soient académiques (le jazz puriste qui méprise tout ce qui n'est pas bebop complexe) ou commerciaux (la pop formatée qui sacrifie la substance sur l'autel de la rentabilité). Il croit qu'on peut créer une musique à la fois accessible et excellente, populaire et artistiquement intègre. Ses albums incarnent cet équilibre délicat : mélodies immédiatement séduisantes qui restent en tête après une écoute, mais harmonies sophistiquées qui révèlent leurs subtilités après des dizaines d'écoutes. Cette philosophie du "accessible excellence" a influencé toute une génération de musiciens smooth jazz qui ont cherché à marcher sur cette ligne fine entre art et commerce.

Enfin, Carlton a toujours valorisé la collaboration et l'interaction musicale plutôt que l'expression purement soliste. Même dans ses albums solo, il entoure soigneusement de musiciens exceptionnels qu'il respecte et admire, créant un environnement où chacun peut briller. Il n'a jamais été le dictateur du studio imposant sa vision tyranniquement : il laisse de l'espace créatif aux autres, accueille leurs suggestions, modifie ses plans si une idée meilleure émerge du groupe. Cette générosité collaborative, rare chez les "leaders" d'albums, explique pourquoi tant de grands musiciens ont adoré travailler avec lui et sont revenus album après album. La musique de Larry Carlton, au fond, est une célébration de l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau : des êtres humains différents qui se réunissent, écoutent attentivement, créent ensemble quelque chose de plus grand que la somme de leurs talents individuels.

Le son Larry Carlton – Philosophie du toucher

Si on devait résumer en une phrase la philosophie sonore de Larry Carlton, ce serait : "Le son est dans les doigts, pas dans l'équipement." Carlton le répète inlassablement dans les interviews, les masterclasses, les clinics de guitare : "Vous pouvez me donner n'importe quelle guitare bon marché branchée sur n'importe quel ampli, et dans les cinq secondes, les gens reconnaîtront que c'est moi qui joue. Parce que le son vient de la façon dont j'attaque la corde, de la pression que j'applique, du vibrato que j'utilise. Tout ça, c'est dans les doigts."

Cette conviction explique pourquoi Carlton a pu changer radicalement de guitares – passant de la Gibson ES-335 semi-hollow aux Valley Arts solid-body – sans perdre son identité sonore. Le matériel influence le timbre de base, certes, mais c'est le toucher qui crée la personnalité musicale. Carlton travaille constamment sur son toucher : les micro-variations d'attaque (jouer une note fortement ou doucement, en variant infiniment entre ces deux extrêmes), le placement rythmique précis (jouer légèrement en avance ou en retard sur le temps pour créer différentes sensations), les vibratos expressifs (larges ou étroits, rapides ou lents, selon l'émotion à transmettre), les bends parfaitement justes (monter d'un demi-ton, d'un ton, d'un ton et demi, avec une précision absolue).

Dans ses masterclasses, Carlton démontre souvent ce principe en jouant la même phrase musicale avec différents touchers : d'abord avec une attaque dure et agressive qui fait sonner la guitare presque comme du rock heavy, puis avec une attaque douce et caressante qui crée un son jazzy et chaleureux, puis avec un toucher moyen et articulé qui évoque la country ou le R&B. C'est la même phrase, la même guitare, le même ampli, les mêmes réglages. Seul le toucher change. Et pourtant, le son est radicalement différent. Cette démonstration laisse généralement les jeunes guitaristes médusés : ils réalisent que leur quête du son parfait via l'achat de pédales d'effets et de nouveaux amplis est peut-être moins importante que le travail quotidien sur leur toucher.

Carlton encourage les guitaristes à pratiquer sans amplification électrique régulièrement, simplement en jouant sur leur guitare électrique non branchée, ou mieux encore, en jouant sur une guitare acoustique. "Quand tu joues sans amplification, tu entends vraiment ton attaque, ton toucher. Tu ne peux pas tricher avec de la distorsion ou du volume. Si ta note sonne mal, c'est parce que tu l'as mal jouée, point final. Cette discipline développe un toucher supérieur qui, quand tu rebranches ton ampli, transforme complètement ton son." Cette approche presque ascétique de la pratique – se priver volontairement de l'amplification pour mieux comprendre les fondamentaux – est caractéristique de son éthique de l'excellence discrète.

Conclusion

Larry Carlton incarne une forme rare d'excellence musicale : celle qui ne crie pas, qui n'impose pas, qui ne cherche pas la lumière à tout prix, mais qui rayonne néanmoins d'une intensité impossible à ignorer pour quiconque prête véritablement attention. Dans une industrie musicale souvent obsédée par le spectaculaire, le scandaleux, le viral, Carlton représente l'opposé absolu : la qualité constante, l'humilité authentique, le professionnalisme sans faille, l'artisanat musical porté à son plus haut niveau de perfection discrète.

Son parcours extraordinaire – des supper clubs d'adolescent aux plus grands studios de Los Angeles, des Crusaders à Steely Dan et Joni Mitchell, de l'agression brutale de 1988 à la renaissance miraculeuse, de Fourplay aux duos légendaires avec Lukather et Ritenour, des Grammy Awards aux tournées mondiales – dessine le portrait d'un musicien complet au sens le plus noble du terme. Carlton n'est pas seulement un virtuose technique capable de jouer n'importe quelle phrase à n'importe quelle vitesse (bien qu'il le soit incontestablement). Il est surtout un conteur musical, un coloriste harmonique, un architecte de l'émotion qui sait exactement quelle note jouer, quand la jouer, et surtout quand ne PAS la jouer. Cette sagesse du silence, cette compréhension profonde que l'espace négatif compte autant que le son positif, distingue les grands artistes des simples techniciens compétents.

Le surnom "Mr. 335" résume parfaitement son identité : un homme qui a construit une relation fusionnelle avec un instrument (la Gibson ES-335), au point que les deux deviennent indissociables dans l'imaginaire collectif des amateurs de guitare. Mais au-delà de cette guitare spécifique, Carlton a prouvé maintes fois que son essence musicale transcende le matériel. Qu'il joue sur une ES-335, une Valley Arts Strat, une guitare acoustique, ou même une guitare bon marché empruntée à un étudiant lors d'une masterclass, le son Carlton émerge instantanément : ce toucher soyeux, ces vibratos chaleureux, ce sens mélodique aigu, cette capacité à faire chanter chaque note comme si elle était la plus importante jamais jouée.

Son influence sur la musique populaire du dernier demi-siècle est considérable mais souvent sous-estimée précisément parce qu'elle a été exercée depuis les coulisses des studios plutôt que depuis les scènes médiatiques. Combien de hits des années 1970 et 1980 portent l'empreinte indélébile de sa guitare sans que le grand public ait conscience de sa présence ? Combien de carrières de chanteurs et de groupes ont été embellies, enrichies, transcendées par ses contributions discrètes mais décisives ? Les plus de 3000 albums sur lesquels il a joué représentent une partie substantielle de la bande-son de plusieurs générations. Steely Dan sans Larry Carlton sur "Kid Charlemagne" serait-il le même Steely Dan légendaire ? Joni Mitchell sans les textures guitaristiques de Carlton sur "Court and Spark" et "Hejira" aurait-elle atteint les mêmes sommets artistiques ? Ces questions sont évidemment rhétoriques : l'histoire de la musique populaire américaine des années 1970-1980 serait sensiblement différente sans les contributions de Larry Carlton.

Mais au-delà des statistiques impressionnantes (les milliers d'albums, les trois Grammy Awards, les nominations multiples, les tournées mondiales), c'est peut-être l'impact humain de Carlton qui résonne le plus profondément. Des milliers de guitaristes à travers le monde ont été inspirés non seulement par sa technique et son son, mais aussi par son éthique, sa philosophie, sa manière d'être dans le monde. Carlton a montré qu'on pouvait atteindre les plus hauts sommets de l'excellence musicale tout en restant humble, gentil, accessible, généreux de son temps et de ses connaissances. Les témoignages convergent unanimement : tous ceux qui ont travaillé avec Carlton – des superstars aux musiciens de studio inconnus, des producteurs célèbres aux ingénieurs de son débutants – parlent de lui avec un respect teinté d'affection sincère. Il n'y a pas de "Larry Carlton stories" négatives circulant dans l'industrie, pas de réputation de diva capricieuse, pas d'anecdotes de comportements arrogants ou méprisants. Au contraire, les histoires qui circulent évoquent sa patience légendaire avec les jeunes musiciens, sa disponibilité pour donner des conseils, sa gratitude envers tous ceux qui contribuent à faire sonner sa musique.

L'épreuve terrible de l'agression de 1988 – ce moment où une balle aléatoire a failli détruire l'une des plus belles carrières guitaristiques de l'histoire – a révélé la profondeur de son caractère et la force de sa foi. Plutôt que de sombrer dans l'amertume ou le désespoir, Carlton a choisi le pardon, la résilience, la reconstruction patiente. Sa réponse à son fils Travis ("Pourquoi pas moi, Trav ? Je suis juste un papa comme les autres dans ce monde") cristallise toute sa philosophie de vie : une humilité radicale qui refuse le statut de star au-dessus des lois ordinaires de l'existence humaine. Cette humilité n'est pas de la fausse modestie ou une pose calculée pour plaire : c'est une conviction profonde, ancrée dans sa foi chrétienne, que son talent est un don qu'il n'a pas créé lui-même et pour lequel il doit rendre grâce en le partageant généreusement avec le monde.

Le voyage musical de Carlton à travers les décennies reflète aussi l'évolution de la musique américaine elle-même. Ses débuts dans les années 1960-1970 coïncident avec l'âge d'or du studio system à Los Angeles, cette période bénie où les meilleurs musiciens du monde se concentraient dans quelques kilomètres carrés de Californie du Sud, créant les albums qui définiront leur époque. Sa participation aux Crusaders le plonge au cœur du jazz-soul, ce genre hybride qui anticipe le jazz fusion à venir. Son travail avec Steely Dan et Joni Mitchell le place au centre de la révolution singer-songwriter sophistiquée des années 1970. Ses albums solo des années 1980 surfent sur la vague du jazz fusion mature. Sa période Fourplay (1998-2010) l'inscrit dans l'histoire du smooth jazz, ce genre controverse mais populaire qui domine les radios américaines pendant deux décennies. Ses collaborations récentes avec des artistes japonais, européens, latino-américains témoignent de la globalisation de la musique à l'ère d'Internet. À travers Larry Carlton, on peut tracer l'histoire de la guitare jazz-fusion sur cinq décennies.

Une dimension souvent méconnue de l'héritage Carlton concerne son rôle de mentor et de pédagogue informel. Bien qu'il n'ait jamais enseigné régulièrement dans une institution musicale, Carlton a formé indirectement des milliers de guitaristes à travers ses masterclasses, ses clinics, ses interviews détaillées dans Guitar Player Magazine et autres publications spécialisées, et surtout à travers l'exemple vivant de sa musique. Des guitaristes comme Paul Jackson Jr., Michael Landau, Dann Huff (qui ont tous trois dominé les studios de Los Angeles dans les années 1990-2000, prenant en quelque sorte le relais de Carlton) ont reconnu leur dette envers lui. Même des guitaristes de rock ou de metal qui jouent des styles très éloignés du jazz fusion ont étudié Carlton pour comprendre le toucher, l'expression, la construction de solos. Eddie Van Halen lui-même, pionnier du tapping et du shredding, admirait profondément le toucher de Carlton et a cité "Room 335" comme l'un de ses albums de guitare préférés.

À plus de 75 ans (né en 1948), Larry Carlton continue de jouer, d'enregistrer, de tourner, de partager sa musique avec des audiences à travers le monde. Sa technique reste intacte, son toucher est toujours aussi reconnaissable, et il continue d'explorer de nouveaux territoires musicaux sans jamais renier ses racines. Les collaborations récentes avec des artistes japonais comme Tak Matsumoto (guitariste du groupe B'z, collaboration qui a valu à Carlton son troisième Grammy en 2011), les duos avec Robben Ford qui explorent des territoires blues plus roots, les projets acoustiques intimistes, tout cela témoigne d'un artiste qui refuse la stagnation confortable de la simple répétition de ses succès passés. Carlton aurait pu, dès les années 1990, se contenter de rejouer éternellement "Room 335" et "Last Nite" devant des audiences nostalgiques prêtes à payer pour revivre leur jeunesse. Au lieu de cela, il a choisi de continuer à grandir, à expérimenter, à se remettre en question artistiquement.

L'héritage de Larry Carlton est multiple et pérenne. Pour les guitaristes, il représente un idéal de toucher, d'expressivité, de musicalité au service de l'émotion plutôt que de l'ego. Pour les session musicians, il incarne le professionnalisme absolu, l'efficacité alliée à l'excellence, la capacité à servir la chanson plutôt que son agenda personnel. Pour les amateurs de jazz fusion et de smooth jazz, il est l'un des pères fondateurs du genre, celui qui a aidé à définir les contours esthétiques de cette musique qui marie sophistication harmonique et accessibilité mélodique. Pour les jeunes musiciens chrétiens, il démontre qu'on peut vivre sa foi profondément tout en évoluant dans le monde séculier de la musique populaire, sans prosélytisme lourd mais avec une intégrité cohérente. Pour tous les mélomanes, enfin, il offre un catalogue musical d'une richesse exceptionnelle, des centaines d'heures de musique qui continuent de révéler leurs subtilités après des décennies d'écoutes répétées.

Dans le contexte spécifique de ce blog dédié aux artistes authentiques souvent méconnus du grand public malgré leur influence majeure, Larry Carlton occupe une place parfaitement légitime. Bien qu'il ait connu un certain succès commercial avec ses albums solo et ses Grammy Awards, il reste largement sous le radar du grand public qui connaît peut-être "Kid Charlemagne" de Steely Dan sans savoir que c'est Carlton qui joue le solo légendaire. Cette invisibilité relative malgré l'omniprésence (jouer sur 3000 albums sans que le grand public ne connaisse votre nom, c'est la définition même de l'artiste de l'ombre influent) fait de Carlton un symbole parfait de la philosophie de ce blog : célébrer l'excellence discrète, mettre en lumière ceux qui ont façonné la musique que nous aimons sans chercher les projecteurs pour eux-mêmes.

Larry Carlton, Mr. 335, le guitariste au toucher d'or, le session man devenu légende, le survivant miraculeux qui a transformé une tragédie en renaissance, le chrétien humble qui laisse sa musique parler de sa foi plutôt que ses mots, le maître généreux qui continue de transmettre à des générations de jeunes guitaristes, le collaborateur rêvé qui fait briller les autres autant que lui-même. Voilà un homme, un musicien, un artiste qui mérite amplement notre attention, notre respect, notre célébration. Sa musique continuera de résonner longtemps après que les modes passagères se seront évanouies, longtemps après que les guitar heroes flamboyants mais superficiels auront été oubliés. Parce que la vraie beauté, la vraie excellence, la vraie humanité transcendent le temps et les tendances. Larry Carlton en est la preuve vivante et vibrante.

En écoutant "Last Nite", "Room 335", ou n'importe lequel de ses innombrables morceaux, on ne se contente pas d'entendre des notes jouées avec virtuosité sur une guitare. On entend une vie entière de dévouement à l'art, cinquante ans de quête de l'excellence, des milliers d'heures de pratique patiente, des dizaines de milliers d'heures passées dans des studios et sur des scènes à travers le monde. On entend la sagesse accumulée, les leçons apprises, les épreuves surmontées. On entend un homme qui a choisi, à chaque carrefour de sa carrière, l'intégrité plutôt que le compromis facile, la qualité plutôt que la quantité commerciale, le service humble de la musique plutôt que la glorification narcissique de soi. Et on entend, surtout, quelqu'un qui aime profondément, sincèrement, la guitare et la musique, qui continue à s'émerveiller devant les possibilités infinies de six cordes tendues sur un manche de bois.

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Épilogue : Le legs de Larry Carlton aux générations futures

Si l'on devait résumer en quelques mots ce que Larry Carlton lègue aux générations futures de musiciens et de mélomanes, ce serait probablement ceci : l'importance du toucher personnel, la primauté de l'émotion sur la démonstration technique, la valeur de l'humilité authentique, et la nécessité absolue de servir la musique plutôt que son propre ego. Ces principes, simples à énoncer mais difficiles à vivre au quotidien dans une industrie compétitive et souvent superficielle, Carlton les a incarnés pendant plus de cinquante ans avec une cohérence remarquable.

Dans un monde musical contemporain saturé de contenu, où n'importe qui peut enregistrer un album dans sa chambre et le diffuser instantanément sur Spotify ou YouTube, où les algorithmes favorisent le clickbait viral plutôt que l'excellence durable, où l'attention se mesure en secondes plutôt qu'en minutes, Larry Carlton représente un contrepoint rafraîchissant et nécessaire. Il nous rappelle que certaines valeurs – la patience du travail bien fait, la discipline de la pratique quotidienne, le respect des traditions tout en restant ouvert à l'innovation, l'engagement envers l'excellence quelle que soit la taille de l'audience – ne se démodent jamais, quelle que soit l'époque.

Pour les guitaristes en herbe qui découvrent Carlton aujourd'hui, peut-être en tombant par hasard sur "Last Nite" dans une playlist Spotify de smooth jazz, ou en reconnaissant "Kid Charlemagne" dans une compilation "Best Guitar Solos Ever", le choc de la découverte est souvent similaire à celui que ressentirent les générations précédentes. "Attendez, on peut jouer comme ça ? On peut obtenir autant d'émotion avec si peu de notes ? On peut être aussi techniquement accompli tout en restant aussi mélodique et accessible ?" Ces révélations changent des trajectoires, inspirent des décennies de pratique dévouée, façonnent des carrières musicales.

Le fait que Carlton continue activement à jouer et enregistrer à plus de 75 ans est en soi un témoignage puissant. Dans une culture obsédée par la jeunesse, où les carrières musicales se mesurent souvent en cycles de quelques années avant l'obsolescence programmée, Carlton prouve qu'une carrière véritablement substantielle se construit sur des décennies, s'enrichit avec l'âge et l'expérience, mûrit comme un bon vin. Ses performances récentes montrent un musicien qui a atteint une forme de sagesse musicale sereine : il n'a plus rien à prouver à qui que ce soit, il joue simplement pour le plaisir de créer de la beauté sonore et de la partager avec ceux qui veulent l'entendre. Cette liberté qui vient de l'accomplissement et de la maturité est inspirante pour tous les artistes qui se demandent s'il est possible de maintenir une carrière créative significative sur le long terme.

En conclusion finale de cet hommage à Larry Carlton, il semble approprié de revenir au concept central de sa philosophie musicale : la note unique, parfaitement placée, parfaitement jouée, parfaitement expressive. Dans un monde qui valorise trop souvent la quantité sur la qualité, la vitesse sur la profondeur, le spectacle sur la substance, Carlton nous rappelle qu'une seule note, si elle est jouée avec le bon toucher, au bon moment, avec la bonne intention, peut contenir l'univers entier d'émotions et de significations. C'est cette leçon-là, peut-être plus que n'importe quelle transcription technique de ses solos ou analyse théorique de ses progressions harmoniques, qui constitue son legs le plus précieux et le plus durable.

Larry Carlton : gentleman de la guitare, artisan de l'excellence discrète, poète des six cordes, survivant inspirant, mentor généreux, chrétien humble, musicien complet. Son nom mériterait d'être connu de tous les amateurs de musique, pas seulement des spécialistes du jazz fusion. Mais peut-être que cette semi-obscurité relative auprès du grand public fait partie intégrante de son histoire et de son charme. Les véritables trésors ne sont pas toujours les plus visibles au premier regard. Parfois, il faut creuser un peu, écouter attentivement, prêter vraiment attention. Et quand on le fait, quand on découvre enfin Larry Carlton, on se demande comment on a pu vivre sans cette musique auparavant. Bienvenue dans les marges du son. Bienvenue dans l'univers de Mr. 335.

Post-scriptum : Larry Carlton et le fil rouge de la Playlist 3

Dans le contexte spécifique de la Playlist 3 de ce blog, Larry Carlton apparaît au morceau 18 avec "Last Nite", succédant à "Samba Para Ti" d'Ottmar Liebert. Ce positionnement n'est pas anodin : il illustre parfaitement le fil conducteur qui traverse toute cette playlist, à savoir la guitare comme instrument d'expression ultime, capable de transcender les frontières stylistiques, culturelles, linguistiques pour toucher directement l'âme de l'auditeur.

Liebert avec sa flamenca fusion passionnée et Carlton avec son jazz fusion contemplatif représentent deux manières radicalement différentes d'habiter le nocturne à travers la guitare. Liebert embrase, Carlton apaise. Liebert danse, Carlton médite. Liebert célèbre la vie avec une énergie solaire, Carlton explore l'introspection avec une douceur lunaire. Pourtant, les deux partagent cette qualité essentielle : un toucher immédiatement reconnaissable, une personnalité musicale affirmée, une capacité à créer des univers sonores complets avec seulement six cordes.

Cette playlist est un voyage, et chaque artiste est une étape de ce voyage. Larry Carlton représente le moment où l'on ralentit, où l'on s'assoit, où l'on respire profondément après l'excitation des morceaux précédents. C'est le moment de la réflexion tranquille, de la contemplation sereine. Carlton est le sage qui nous accueille dans sa pénombre feutrée, nous offre une tasse de thé musical, et nous rappelle gentiment que la beauté n'a pas besoin de crier pour être entendue.

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