YES
🎸
« Nous essayons de créer quelque chose qui se rapproche le plus possible de la perfection. Parfois, nous y parvenons. » – Jon Anderson
Le rock progressif consiste à créer un voyage musical qui interpelle et inspire.
Groupe légendaire du rock progressif britannique fondé en 1968, Yes incarne la quintessence de l'ambition musicale symphonique portée par une virtuosité instrumentale hors norme, des arrangements orchestraux complexes défiant les conventions pop-rock traditionnelles, et des suites progressives épiques explorant les frontières entre rock électrifié, musique classique, jazz fusion et avant-garde expérimentale. Avec plus de cinquante millions d'albums vendus mondialement sur cinq décennies d'activité tumultueuse ponctuée d'innombrables changements de formation — vingt et un albums studio, dix-sept albums live officiels, douze membres principaux successifs — Yes demeure l'un des piliers fondateurs du mouvement prog aux côtés de Genesis, King Crimson, Emerson Lake & Palmer et Pink Floyd, ayant traversé les modes éphémères et les révolutions stylistiques sans jamais renier son exigence créative ni sacrifier sa complexité compositionnelle aux injonctions commerciales formatées, tout en réussissant l'exploit paradoxal de placer un numéro un au Billboard Hot 100 en 1984 avec "Owner of a Lonely Heart", démontrant que sophistication artistique et succès populaire ne s'excluent pas nécessairement mutuellement.
📛 Origine du nom du groupe : Proposé par le guitariste Peter Banks lors de la formation en 1968, le mot "Yes" fut choisi pour sa brièveté, sa positivité directe et sa facilité à mémoriser internationalement. Initialement pensé comme nom temporaire en attendant de trouver mieux, il s'imposa définitivement car, selon Banks lui-même, "personne n'a pensé à quelque chose de meilleur". Cette simplicité lexicale contraste ironiquement avec la complexité musicale que le groupe allait développer.
Personnel passé et actuel
Formation fondatrice (1968)
- ▸ Jon Anderson – Chant lead, percussions (cofondateur avec Chris Squire, voix angélique caractéristique aux aigus cristallins défiant les lois physiologiques vocales masculines, parolier mystique inspiré par les philosophies orientales, la science-fiction, l'écologie et les spiritualités alternatives, membre de 1968 à 1980, retour 1983-2008, puis reformation ARW 2016-2017)
- ▸ Chris Squire – Basse, chant (cofondateur, seul membre absolument constant de 1968 jusqu'à sa mort le 27 juin 2015 d'une leucémie myéloïde aiguë à l'âge de 67 ans, style mélodique révolutionnaire utilisant la basse Rickenbacker 4001 comme instrument lead plutôt que simple soutien rythmique, techniques de picking influencées par le guitariste Jimi Hendrix, créateur du son de basse caractéristique de Yes via amplification Sunn et utilisation extensive de la pédale Mu-Tron bi-phase)
- ▸ Peter Banks – Guitare lead, chant (guitariste original au jeu incisif mêlant influences psychédéliques sixties et jazz progressif naissant, évincé abruptement en avril 1970 après l'album "Time and a Word" pour divergences musicales avec Jon Anderson favorisant l'arrivée de Steve Howe, poursuivit carrière avec Flash puis en solo, décédé le 7 mars 2013 d'une insuffisance cardiaque à l'âge de 65 ans)
- ▸ Tony Kaye – Claviers, piano, orgue Hammond (claviériste original privilégiant l'orgue Hammond B3 et le piano acoustique Steinway sur les synthétiseurs analogiques émergents, remplacé par Rick Wakeman en 1971 pour insuffisance technique selon le groupe, revenu 1983-1995 durant l'ère Trevor Rabin puis sporadiquement jusqu'en 2011, décédé le 3 janvier 2024 à l'âge de 77 ans)
- ▸ Bill Bruford – Batterie, percussions (batteur fondateur au jeu polyrhythmique sophistiqué inspiré du jazz et des musiques du monde, signatures temporelles complexes en 7/8, 11/8, 13/16, parti rejoindre King Crimson en juillet 1972 juste après l'apogée de "Close to the Edge", poursuivit carrière légendaire avec King Crimson, Genesis, UK, et ses propres formations jazz-rock Bruford et Earthworks, retraité depuis 2009, légende vivante du prog)
- ▸ Steve Howe – Guitare lead, chant, steel guitar, mandoline (rejoint avril 1970 remplaçant Peter Banks, virtuose éclectique maîtrisant folk celtique, musique classique baroque, jazz manouche Django Reinhardt, country, flamenco, définit le son Yes période glorieuse 1970-1980 avec ses solos acoustiques "Clap" et "Mood for a Day" devenus jalons rituels des concerts, membre 1970-1981, 1990-1992, puis depuis 1995 jusqu'à aujourd'hui comme leader incontesté du Yes actuel après décès de Squire)
- ▸ Rick Wakeman – Claviers, piano, synthétiseurs Moog et Mellotron (rejoint janvier 1971 remplaçant Tony Kaye, virtuose formé au Royal College of Music de Londres, révolutionne le son Yes via cathédrales de claviers superposés, membre 1971-1974, retour 1976-1980, nouveau retour 1990-1992, reformation ARW 2016-2017, six capes dorées devenues iconiques portées sur scène, carrière solo prolifique parallèle avec albums conceptuels mythiques "The Six Wives of Henry VIII" et "Journey to the Centre of the Earth")
- ▸ Alan White – Batterie, percussions, piano (rejoint juillet 1972 remplaçant Bill Bruford, ancien batteur de John Lennon sur "Imagine", style plus rock et direct que Bruford, moins polyrhythmique mais grooves puissants, membre quasi-constant 1972-2022, décédé le 26 mai 2022 d'une brève maladie à l'âge de 72 ans après cinquante années passées avec Yes)
- ▸ Trevor Rabin – Guitare lead, claviers, chant, basse (rejoint 1982-1983 via projet Cinema devenu Yes, guitariste-compositeur-producteur sud-africain polyvalent formé au piano classique, révolutionne le son Yes ère 1980s avec "90125" et "Owner of a Lonely Heart", membre 1983-1995, reformation ARW 2016-2017, carrière hollywoodienne fructueuse comme compositeur de bandes originales depuis 1997)
- ▸ Patrick Moraz – Claviers, synthétiseurs (membre 1974-1976 pour un seul album "Relayer", remplaçant temporaire de Wakeman, ancien claviériste de Refugee et futur membre de The Moody Blues)
- ▸ Trevor Horn – Chant lead, basse (membre 1980-1981 pour l'album "Drama", ancien chanteur de The Buggles, devint producteur légendaire de "90125" puis de Frankie Goes to Hollywood, Art of Noise, Seal)
- ▸ Geoff Downes – Claviers, synthétiseurs (membre 1980-1981 pour "Drama", ancien claviériste de The Buggles, cofondateur d'Asia avec Steve Howe en 1981, retour dans Yes depuis 2011 jusqu'à aujourd'hui)
- ▸ Billy Sherwood – Basse, guitare, chant (membre officiel 1997-2000, remplaçant officiel de Chris Squire décédé depuis juin 2015, producteur et ingénieur du son pour Yes depuis années 1990, multi-instrumentiste accompli)
- ▸ Benoît David – Chant lead (membre 2008-2012, remplaçant temporaire de Jon Anderson écarté pour raisons médicales puis conflits managériaux, ancien chanteur du tribute band Close to the Edge, évincé en 2012)
- ▸ Jon Davison – Chant lead, guitare acoustique (membre depuis 2012 jusqu'à aujourd'hui, ancien chanteur de Glass Hammer et Circa, remplaçant de Benoît David, voix proche de celle de Jon Anderson permettant continuité stylistique)
- ▸ Jay Schellen – Batterie, percussions (membre depuis 2023, remplaçant officiel d'Alan White décédé, ancien batteur de Hurricane, Asia, World Trade)
- ▸ Eddie Jobson – Claviers, violon électrique (recruté brièvement 1983 pour tournée 90125, parti avant début tournée pour conflits d'ego, apparaît dans clip "Owner of a Lonely Heart")
- ▸ Igor Khoroshev – Claviers additionnels (membre live 1997-2000, apport claviers supplémentaires durant ère "Open Your Eyes" et "The Ladder")
- ▸ Oliver Wakeman – Claviers (fils de Rick Wakeman, membre live 2008-2011, remplaçant temporaire de son père)
- ▸ Tom Brislin – claviers (tournée symphonique 2001)
- ▸ Tony Levin – basse (projet Anderson Bruford Wakeman Howe)
- Note importante : Yes a connu plus de 20 musiciens différents au cours de son histoire de 55+ ans. Chris Squire était le seul membre original constant jusqu'à sa mort en 2015. Depuis, aucun membre fondateur n'est présent dans le groupe actuel, bien que Steve Howe (membre depuis 1970) soit le membre le plus ancien encore actif.
Biographie concise
L'histoire de Yes commence dans le bouillonnement créatif du Londres psychédélique de la fin des années 1960, période d'effervescence musicale sans précédent où les Beatles révolutionnaient le studio d'enregistrement avec "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" (1967), où Jimi Hendrix réinventait la guitare électrique, où Pink Floyd explorait les frontières de l'avant-garde sonore. Dans ce contexte fertile, le bassiste Chris Squire et le chanteur Jon Anderson se rencontrent fortuitement en mai 1968 au bar La Chasse, club londonien de Soho, après qu'Anderson ait assisté à un concert du groupe de Squire, Mabel Greer's Toyshop, formation psychédélique sans grand avenir commercial. Les deux hommes congénèrent immédiatement, découvrant une passion commune pour l'harmonie vocale sophistiquée à la Simon & Garfunkel et les arrangements orchestraux ambitieux transcendant le simple format power trio alors dominant.
Squire et Anderson décident de reformer Mabel Greer's Toyshop en recrutant le guitariste Peter Banks, le claviériste Tony Kaye et le batteur Bill Bruford, abandonnant rapidement l'ancien nom pour adopter "Yes" sur suggestion de Banks. La formation originelle débute modestement en jouant dans les clubs londoniens, développant progressivement un répertoire mêlant reprises sophistiquées de standards pop-rock (Beatles, Buffalo Springfield, Byrds) réarrangés de manière complexe, et compositions originales signées majoritairement Anderson-Squire explorant des structures non conventionnelles dépassant largement le format trois minutes radio habituel. Leur technique instrumentale collective impressionne rapidement les professionnels de l'industrie musicale : le label Atlantic Records, bastion du rock américain ayant sous contrat Led Zeppelin et Crosby Stills & Nash, leur offre un contrat d'enregistrement en 1969, pari audacieux pour un groupe britannique de rock progressif encore inconnu du grand public.
Le premier album éponyme "Yes" (juillet 1969), produit par le vétéran Paul Clay, révèle un groupe encore en gestation stylistique, oscillant entre psychédélisme pop Beatles-influenced ("Sweetness", "Looking Around") et premières tentatives progressives plus ambitieuses ("Survival", reprise de "Every Little Thing" des Beatles métamorphosée en suite de neuf minutes). Les ventes demeurent modestes — l'album atteint péniblement la 40e place des charts britanniques — mais la critique spécialisée salue l'originalité du quintette et particulièrement les harmonies vocales Anderson-Squire évoquant les Beach Boys. Le deuxième album "Time and a Word" (juillet 1970) marque une tentative risquée d'incorporation d'un orchestre symphonique complet dirigé par Tony Cox sur plusieurs morceaux, stratégie commerciale destinée à séduire un public plus large mais aliénant paradoxalement les puristes rock qui perçoivent cette orchestration comme compromission pompeuse. Peter Banks, opposé viscéralement à cette direction symphonique qu'il juge prétentieuse et incompatible avec l'énergie brute du rock, entre en conflit ouvert avec Jon Anderson et quitte brutalement le groupe en avril 1970, remplacé immédiatement par Steve Howe.
L'arrivée de Steve Howe en avril 1970 constitue le premier tournant décisif de l'histoire de Yes, transformation comparable à celle qu'avait connue Genesis avec l'arrivée de Steve Hackett en 1971. Howe, guitariste virtuose éclectique formé au sein de Tomorrow et Bodast, apporte un bagage technique considérable mêlant influences folk celtique (Bert Jansch, Davey Graham), musique classique baroque (Bach, Villa-Lobos), jazz manouche (Django Reinhardt), country (Chet Atkins), créant une palette sonore infiniment plus riche que le jeu relativement unidimensionnel de Peter Banks. Son premier album avec Yes, "The Yes Album" (février 1971), demeure quarante ans plus tard considéré par les critiques et les fans comme l'un des trois ou quatre sommets absolus de la discographie du groupe, aux côtés de "Fragile" et "Close to the Edge". Produit par le groupe lui-même en collaboration avec Eddie Offord — ingénieur du son qui deviendra le sixième membre non officiel de Yes durant toute la période 1971-1977 —, l'album contient plusieurs morceaux emblématiques définissant définitivement le son Yes classique : "Yours Is No Disgrace" (suite inaugurale de 9 minutes 41 alternant sections hard rock énergiques et passages contemplatifs acoustiques), "Starship Trooper" (triptyque de 9 minutes 29 devenu hymne incontournable des concerts prog), "I've Seen All Good People" (diptyque de 6 minutes 53 associant ballade folk "Your Move" et explosion rock "All Good People").
"The Yes Album" grimpe à la 4e place des charts britanniques et à la 40e position du Billboard 200 américain, succès commercial inespéré pour un album de rock progressif dépourvu de singles radiophoniques évidents, témoignant de l'émergence d'un public de niche mais fidèle privilégiant l'écoute intégrale d'albums conceptuels sur la consommation fragmentaire de hits isolés. Fort de ce succès, Yes entame sa première tournée nord-américaine en mars-avril 1971, découvrant avec stupéfaction l'existence d'une scène prog américaine naissante où Emerson Lake & Palmer triomphe déjà dans les arenas, où Jethro Tull attire des foules massives malgré ou grâce à sa complexité musicale assumée. Tony Kaye, claviériste original privilégiant l'orgue Hammond B3 et le piano acoustique, se retrouve cependant dépassé techniquement face aux démonstrations flamboyantes de Keith Emerson manipulant des batteries de synthétiseurs Moog modulaires, d'orgues Hammond multiples, de Mellotrons. Jon Anderson et Chris Squire, perfectionnistes obsessionnels en quête perpétuelle d'amélioration sonore, décident de remplacer Kaye par Rick Wakeman en août 1971, décision brutale mais cohérente avec leur ambition de devenir le groupe de rock progressif le plus virtuose et le plus spectaculaire au monde.
Rick Wakeman, virtuose formé au prestigieux Royal College of Music de Londres, avait déjà acquis une solide réputation comme musicien de session recherché, jouant sur "Space Oddity" de David Bowie (1969), "Life on Mars" du même Bowie (1971), plusieurs albums de Cat Stevens, T.Rex, Black Sabbath. Sa maîtrise technique absolue des claviers — piano classique, orgue Hammond, synthétiseurs Moog et ARP, Mellotron — et sa formation classique rigoureuse permettent à Yes de développer des arrangements orchestraux d'une complexité inédite dans le rock de l'époque. Le premier album avec Wakeman, "Fragile" (novembre 1971), révolutionne le son Yes et propulse le groupe au sommet du rock progressif mondial. Produit par Eddie Offord et enregistré aux mythiques Advision Studios de Londres durant l'été 1971, "Fragile" adopte une structure innovante alternant morceaux collectifs ("Roundabout", "South Side of the Sky", "Heart of the Sunrise") et showcases individuels permettant à chaque musicien de démontrer sa virtuosité technique : "Mood for a Day" (solo acoustique de Steve Howe devenu jalon légendaire), "Cans and Brahms" (extraits du Troisième Concerto pour piano de Johannes Brahms réorchestrés par Wakeman), "Five Per Cent for Nothing" (intermède jazz-rock de Bill Bruford), "The Fish (Schindleria Praematurus)" (solo de basse de Chris Squire)
Le succès commercial de "Fragile" dépasse toutes les espérances : 4e place des charts britanniques, 4e place du Billboard 200 américain, disque de platine RIAA, plus d'un million d'exemplaires vendus rien qu'aux États-Unis. Le single "Roundabout" — première incursion timide de Yes dans les formats radio malgré ses 8 minutes 33 éditées à 3 minutes 27 pour les stations FM — atteint la 13e place du Billboard Hot 100 en janvier 1972, exploit inimaginable pour un groupe de rock progressif britannique. La tournée mondiale 1971-1972 propulse Yes au rang de supergroupe stadium capable de remplir des salles de quinze à vingt mille places, rivalisant désormais avec Led Zeppelin, Deep Purple ou Black Sabbath sur le terrain du gigantisme commercial tout en maintenant une exigence artistique infiniment supérieure. Mais Jon Anderson, chanteur-poète-philosophe en quête perpétuelle de transcendance musicale et spirituelle, refuse de se reposer sur ces lauriers et ambitionne de créer l'opus magnum définitif du rock progressif, chef-d'œuvre absolu qui relèguerait au second plan "In the Court of the Crimson King" de King Crimson (1969), "Tarkus" d'Emerson Lake & Palmer (1971) ou "Meddle" de Pink Floyd (1971).
Cet opus, ce sera "Close to the Edge" (septembre 1972), cinquième album studio de Yes et sommet indépassable de leur discographie selon le consensus quasi-unanime des critiques prog. L'album ne contient que trois compositions, dont la pièce-titre occupe intégralement la face A du vinyle : 18 minutes 50 de musique symphonique rock d'une complexité harmonique, mélodique et rythmique confondante, structurée en quatre mouvements distincts ("The Solid Time of Change", "Total Mass Retain", "I Get Up I Get Down", "Seasons of Man") s'enchaînant organiquement sans rupture brutale, évoluant perpétuellement sans jamais se répéter mécaniquement. La face B propose "And You and I" (10 minutes 08, ballade contemplative en quatre mouvements devenue standard romantique du prog) et "Siberian Khatru" (8 minutes 57, explosion énergétique clôturant l'album dans une apothéose collective virtuose). Enregistré aux Advision Studios de Londres durant l'été 1972 dans des conditions de tension extrême — Bill Bruford menaçant quotidiennement de quitter le groupe tant les exigences perfectionnistes d'Anderson et Squire le poussent à la limite de ses capacités techniques —, "Close to the Edge" représente l'aboutissement ultime de la philosophie Yes : chaque note, chaque accord, chaque transition a été pensé, discuté, répété des dizaines de fois jusqu'à atteindre une forme quasi-platonicienne d'idéal musical incarné.
Le résultat commercial valide cette ambition démesurée : "Close to the Edge" atteint la 4e place des charts britanniques et la 3e place du Billboard 200 américain, meilleure performance commerciale de Yes à cette date, certifié disque d'or aux États-Unis avec plus de 500 000 exemplaires vendus. Mais le prix humain s'avère élevé : Bill Bruford, épuisé nerveusement par la pression constante et désireux d'explorer de nouveaux horizons musicaux, annonce son départ immédiat pour rejoindre King Crimson juste après la sortie de l'album en septembre 1972, privant Yes de son batteur fondateur au moment précis de son apogée créatif et commercial. Son remplaçant, Alan White, ancien batteur de John Lennon sur l'album "Imagine" (1971) et musicien de session chevronné ayant joué avec Ginger Baker's Air Force, Joe Cocker, George Harrison, dispose de seulement trois jours de répétitions intensives pour maîtriser le répertoire extrêmement complexe de Yes avant d'entamer une tournée mondiale de six mois. L'exploit de White — assimiler en soixante-douze heures des arrangements qu'il avait fallu des mois à Bruford pour perfectionner — témoigne de sa virtuosité technique exceptionnelle et de sa capacité d'adaptation phénoménale sous pression maximale.
La tournée Close to the Edge 1972-1973 établit définitivement Yes comme l'un des plus grands groupes de concert au monde, capable de reproduire live avec une fidélité stupéfiante les arrangements studio les plus complexes tout en improvisant collectivement dans des jams instrumentaux spectaculaires. Le triple album live "Yessongs" (mai 1973), capté lors de plusieurs concerts de fin 1972 et début 1973, documente cette puissance scénique phénoménale : versions étendues des classiques ("Close to the Edge" porté à 19 minutes, "Yours Is No Disgrace" à 15 minutes), solos virtuoses individuels (Steve Howe sur "Clap", Rick Wakeman sur extraits de "The Six Wives of Henry VIII" qu'il enregistre simultanément pour son premier album solo), communion extatique avec des foules de vingt mille personnes suspendues à chaque note. "Yessongs" atteint la 7e place des charts britanniques et la 12e place du Billboard 200, performance remarquable pour un album live de rock progressif s'étalant sur trois vinyles et nécessitant donc un investissement financier considérable de la part des acheteurs. Le film concert accompagnant l'album, réalisé par Peter Neal et commercialisé parallèlement sur support cinématographique, offre un témoignage visuel précieux de l'esthétique scénique Yes début années 1970 : décors de scène fantastiques conçus par Roger Dean, éclairages psychédéliques sophistiqués, musiciens en tenues extravagantes typiques de l'époque.
L'album studio suivant, "Tales from Topographic Oceans" (décembre 1973), marque simultanément l'apogée et le début du déclin de Yes période classique. Conçu par Jon Anderson comme suite quadruple en quatre mouvements de vingt minutes chacun inspirée par les "Shastric Scriptures" de Paramahansa Yogananda — texte hindouiste ésotérique explorant les quatre connaissances védiques —, l'album pousse la logique progressive jusqu'à ses limites ultimes : 82 minutes de musique quasi-continue, structures harmoniques labyrinthiques échappant aux conventions tonales occidentales, sections méditatives minimalistes côtoyant explosions orchestrales maximalistes. Le double album divise immédiatement fans et critiques : les admirateurs inconditionnels y voient le chef-d'œuvre spirituel transcendant définitivement les catégories rock pour atteindre le statut d'œuvre d'art totale wagnérienne ; les détracteurs dénoncent la prétention pompeuse, l'auto-indulgence narcissique, l'excès prog caricatural justifiant toutes les moqueries ultérieures du mouvement punk. Rick Wakeman lui-même, pourtant architecte majeur des arrangements claviers, exprime publiquement ses réserves sur la longueur excessive et le manque de discipline compositionnelle, tensions préfigurant son départ du groupe en mai 1974 après la tournée promotionnelle éprouvante.
Commercialement, "Tales from Topographic Oceans" surpasse néanmoins tous les albums précédents : numéro 1 des charts britanniques durant deux semaines consécutives, 6e place du Billboard 200 américain, disque d'or instantané. Mais le prix artistique de cette réussite commerciale s'avère considérable : l'aliénation d'une partie significative du public de niche qui avait soutenu Yes depuis les débuts, jugé désormais trop pompeux et prétentieux pour demeurer crédible. Wakeman quitte donc le groupe en mai 1974 pour se consacrer à sa carrière solo florissante — son album "Journey to the Centre of the Earth" enregistré avec le London Symphony Orchestra et le English Chamber Choir devant 13 000 spectateurs au Royal Festival Hall en janvier 1974 atteindra lui aussi la première place des charts britanniques —, remplacé par Patrick Moraz, claviériste suisse venu du groupe de jazz-rock Refugee. L'album unique enregistré avec Moraz, "Relayer" (novembre 1974), adopte une esthétique nettement plus jazz fusion et agressive que les productions précédentes, influencée par Mahavishnu Orchestra et Return to Forever : signatures temporelles complexes en 11/8 et 13/16, solos de claviers électriques Fender Rhodes dissonants, atmosphères moins pompeuses et symphoniques, plus nerveuses et aventureuses. "Relayer" divise à nouveau le public : certains y voient un renouvellement bienvenu après les excès de "Topographic Oceans" ; d'autres regrettent l'abandon de la dimension symphonique qui définissait l'identité sonore Yes depuis "Fragile".
En juillet 1976, Rick Wakeman revient dans Yes pour l'album "Going for the One" (juillet 1977), retour aux sources relatif privilégiant des morceaux plus concis et accessibles après les démesures prog des années précédentes. Le titre-phare "Wonderous Stories", ballade pop-prog de 3 minutes 49, devient le plus grand succès single de Yes au Royaume-Uni avec une 7e place des charts, performance inédite pour le groupe traditionnellement imperméable aux formats radio courts. L'album grimpe à la première place des charts britanniques mais "seulement" à la 8e position américaine, signe d'un essoufflement commercial outre-Atlantique compensé par une fidélité britannique renforcée. "Tormato" (septembre 1978) poursuit dans cette veine plus accessible mais révèle une certaine lassitude créative : les morceaux manquent de l'urgence et de la fraîcheur des albums 1971-1974, les arrangements sonnent parfois mécaniques et convenus, comme si le groupe rejouait machinalement des formules autrefois révolutionnaires désormais usées. Les tensions entre membres culminent en mai 1979 avec le départ simultané de Rick Wakeman et Jon Anderson après des désaccords violents sur la direction musicale future du groupe lors de sessions infructueuses à Paris : Anderson souhaite revenir à la complexité prog ambitieuse de "Close to the Edge", Wakeman privilégie au contraire une simplification pop-rock commercialement viable, Chris Squire et Steve Howe oscillent entre ces deux pôles sans parvenir à trancher.
La décennie 1980 s'ouvre sur une période de confusion et d'errance identitaire pour Yes privé de ses deux membres les plus emblématiques. Squire, Howe et White recrutent Trevor Horn (chant) et Geoff Downes (claviers), duo venant de The Buggles dont le hit "Video Killed the Radio Star" fut paradoxalement numéro 1 au Royaume-Uni en octobre 1979, archétype même de la pop new wave synthétique que les puristes prog méprisaient. L'album "Drama" (août 1980) surprend positivement critiques et fans par sa vitalité énergique inattendue : Horn, bien que vocalement inférieur à Anderson, apporte une urgence new wave rafraîchissante, Downes compense l'absence de Wakeman par des nappes synthétiques massives et modernes, les compositions retrouvent une cohésion absente de "Tormato". Mais le public ne suit pas : "Drama" atteint péniblement la 18e place des charts britanniques et la 41e position américaine, désastre commercial pour un groupe habitué au top ten systématique. La tournée nord-américaine automne 1980 se solde par des salles à moitié vides, humiliation insupportable pour des musiciens ayant connu les triomphes stadium. Yes se dissout officiellement en janvier 1981, chacun repartant vers des projets individuels : Steve Howe et Geoff Downes co-fondent Asia avec John Wetton (ex-King Crimson, UK) et Carl Palmer (ex-Emerson Lake & Palmer), supergroupe immédiatement couronné de succès multi-platine ; Rick Wakeman poursuit sa carrière solo ; Jon Anderson collabore avec Vangelis.
La résurrection spectaculaire de Yes en 1983 via le projet Cinema puis l'album "90125" constitue l'un des comebacks les plus improbables de l'histoire du rock, détaillé extensivement dans l'article consacré à "Solly's Beard". Chris Squire et Alan White, refusant obstinément de baisser les bras malgré l'échec de "Drama", s'associent au guitariste-compositeur sud-africain Trevor Rabin pour former Cinema, groupe nouveau visant explicitement à rompre avec le passé prog de Yes. Mais l'arrivée fortuite de Jon Anderson en cours d'enregistrement transforme Cinema en reformation de facto de Yes, que Rabin le veuille ou non. Tony Kaye revient aux claviers, Trevor Horn produit l'album avec son savoir-faire pop rutilant acquis chez Frankie Goes to Hollywood. "90125" (novembre 1983) explose littéralement tous les plafonds : 5e place du Billboard 200, triple disque de platine RIAA, plus de cinq millions d'exemplaires vendus mondialement, "Owner of a Lonely Heart" premier et unique numéro un Yes au Billboard Hot 100 en janvier 1984. Le son résolument contemporain — synthétiseurs numériques, boîtes à rythmes programmées, production MTV-friendly — aliène certes les puristes prog nostalgiques de l'ère Wakeman, mais conquiert simultanément des millions de nouveaux auditeurs ignorant totalement l'existence de "Close to the Edge" ou "Tales from Topographic Oceans".
Techniques & matériel (signature sonore)
- ▸ CHRIS SQUIRE – Basse : Rickenbacker 4001 modifiée avec pickups Alembic, amplification Sunn Coliseum Lead via enceintes Sunn 4x12 et 2x15, pédale Mu-Tron Bi-Phase créant le son chorus-flanger caractéristique, approche mélodique révolutionnaire utilisant la basse comme instrument lead polyphonique plutôt que simple soutien rythmique, techniques de picking rapide inspirées par Jimi Hendrix, harmoniques naturelles et artificielles, usage extensif des cordes à vide créant résonance symphonique, accordage standard mais jeu dans registres aigus traditionnellement réservés aux guitares, créateur du "son de basse Yes" immédiatement reconnaissable devenu référence absolue pour générations de bassistes prog. Utilisation extensive d'effets (chorus, distorsion).
- ▸ STEVE HOWE – Guitares : Collection pléthorique incluant Gibson ES-175 (jazz, sons chauds ronds), Fender Telecaster Custom (rock, sons clairs brillants), Gibson Les Paul (hard rock, distorsion vintage), Martin 00-18 et Gibson J-200 (acoustiques folk), Fender Stratocaster (divers), steel guitar Fender 1000 Pedal Steel (ambiances country-western), mandoline Gibson A-4 (textures folk celtiques), amplification Fender Twin Reverb et Roland JC-120 privilégiant clarté et définition sur distorsion massive, effets minimaux (delay MXR, chorus Boss CE-1, wah-wah Vox), approche éclectique synthétisant influences folk britannique (Bert Jansch), classique baroque (Bach, Villa-Lobos), jazz manouche (Django Reinhardt), country (Chet Atkins), créant palette sonore infiniment variée au sein même d'un seul morceau, solos acoustiques "Clap" et "Mood for a Day" devenus jalons rituels incontournables des concerts Yes depuis 1971
- ▸ RICK WAKEMAN – Claviers (ère classique 1971-1980) : Batterie impressionnante comprenant Hammond C-3 et B-3, Mellotron M400, Minimoog Model D (plusieurs unités), ARP Odyssey, RMI Electra-Piano 368, Fender Rhodes Stage 73, Hohner Clavinet D6, piano Steinway Model D, développement progressif vers setup monumental nécessitant roadies dédiés pour transport et installation, célèbres capes dorées portées sur scène ajoutant dimension théâtrale visuelle, approche symphonique superposant multiples couches claviers créant cathédrales sonores, improvisation virtuose inspirée par formation classique Royal College of Music, technique pianistique académique rigoureuse appliquée aux claviers rock, usage dramatique des crescendos et diminuendos orchestraux
- ▸ JON ANDERSON – Voix : Tessiture ténor naturelle exceptionnellement étendue couvrant trois octaves complètes (E2 à A5), capacité rare à maintenir aigus cristallins (A4-E5) prolongés sans fatigue audible grâce à technique respiratoire yogique développée via pratiques méditatives, timbre angélique quasi-androgyne évoquant choirboy britannique combiné avec projection rock puissante, harmonies vocales sophistiquées en tierces et quintes avec Chris Squire créant texture chorale distinctive Yes, paroles ésotériques mêlant spiritualité orientale, science-fiction, écologie, philosophies alternatives, souvent critiquées pour obscurité sémantique mais défendues comme poésie sonore impressionniste privilégiant musicalité phonétique sur clarté narrative
- ▸ BILL BRUFORD – Batterie (1968-1972) : Ludwig kit chrome comprenant grosse caisse 22", toms 12"/13"/16", caisse claire 14" Ludwig Supraphonic 400, cymbales Paiste 2002 (rides 20"/22", crashes 16"/18", hi-hat 14"), approche polyrhythmique sophistiquée inspirée jazz (Elvin Jones, Tony Williams) et musiques du monde, signatures temporelles complexes en 7/8, 9/8, 11/8, 13/16 exécutées avec aisance déconcertante, refus du simple timekeeping au profit de conversation mélodique avec autres instruments, créateur du "son de batterie prog" privilégiant précision articulatoire et dynamique nuancée sur puissance brute, influence majeure sur générations de batteurs techniques
- ▸ ALAN WHITE – Batterie (1972-2022) : Ludwig kit naturel maple comprenant double grosse caisse 22"/24", toms 10"/12"/13"/14"/15"/16", caisse claire 14" Ludwig Black Beauty, cymbales Zildjian A Custom et K Constantinople, approche plus rock et directe que Bruford, moins polyrhythmique mais grooves puissants ancrés solidement, capacité d'adaptation phénoménale ayant permis assimilation répertoire Yes en trois jours seulement avant tournée 1972, endurance légendaire durant concerts marathons de trois heures, stabilité rythmique absolue servant de socle fondation sur lequel Squire/Howe/Wakeman construisent leurs arabesques virtuoses
- ▸ TREVOR RABIN – Guitare/Production (ère 1980s) : Fender Stratocaster signature américaine, amplification Mesa/Boogie Mark IIC+ et Roland JC-120, rack effets digital TC Electronic 2290 Delay, Eventide H3000 Harmonizer, approche production moderne exploitant technologies studio avancées (sequencers Linn Drum, synthétiseurs digitaux Yamaha DX7/Fairlight CMI, samplers Emulator II), compositeur principal de "90125" écrivant intégralement plusieurs morceaux dont "Owner of a Lonely Heart" avant jonction avec Anderson/Squire, polyvalence instrumentale exceptionnelle (guitare/basse/claviers/batterie/chant) héritée de carrière sud-africaine où isolement géographique imposait autosuffisance musicale, formation pianistique classique rigoureuse depuis enfance influençant arrangements harmoniques sophistiqués malgré esthétique pop-rock apparemment simple.
- Structures symphoniques : Compositions en plusieurs mouvements, changements de tempo et de signature rythmique fréquents. Arrangements orchestraux sans orchestre. Influences de musique classique (baroque, romantique) intégrées au rock.
- Harmonies vocales élaborées : Superposition de voix créant des textures chorales complexes. Squire et Howe en soutien d'Anderson. Arrangements vocaux aussi travaillés que les arrangements instrumentaux.
- Production soignée : Attention extrême aux détails sonores. Utilisation pionnière du studio comme instrument (notamment avec Eddie Offord, ingénieur historique). Qualité audiophile recherchée.
Style & influences
Le style musical de Yes défie toute catégorisation simpliste tant il synthétise éclectiquement des influences multiples apparemment incompatibles : rock électrifié des Who et Jimi Hendrix, sophistication harmonique vocale de Simon & Garfunkel et Beach Boys, complexité compositionnelle de la musique classique baroque et romantique (Bach, Sibelius, Stravinsky), virtuosité improvisée du jazz et jazz-rock (John Coltrane, Miles Davis, Mahavishnu Orchestra), mysticisme oriental et philosophies alternatives (hindouisme védique, bouddhisme zen, écologie new age), science-fiction littéraire (Isaac Asimov, Arthur C. Clarke). Cette alchimie improbable crée un univers sonore immédiatement reconnaissable malgré les mutations stylistiques considérables traversées par le groupe sur cinq décennies.
Les influences majeures revendiquées explicitement par les membres incluent les Beatles — groupe révolutionnaire ayant démontré que le rock pouvait aspirer à la sophistication artistique traditionnellement réservée à la musique classique —, les Byrds — pionniers du folk-rock psychédélique californien mêlant harmonies vocales sophistiquées et guitares jingle-jangle —, Buffalo Springfield et Crosby Stills Nash & Young — quintessence de la complexité harmonique vocale pop-rock américaine —, King Crimson — rivaux prog britanniques dont "In the Court of the Crimson King" (1969) établit le template du genre —, Emerson Lake & Palmer — autre supergroupe prog définissant les standards virtuosité technique début années 1970. Steve Howe cite Chet Atkins, Django Reinhardt, Andrés Segovia comme influences guitaristiques majeures expliquant son éclectisme stylistique. Rick Wakeman révère Bach, Chopin, Liszt comme modèles pianistiques classiques transposés aux claviers rock. Chris Squire admire John Entwistle (The Who), Jack Bruce (Cream), James Jamerson (Motown) comme pionniers ayant émancipé la basse du simple rôle rythmique pour en faire instrument mélodique à part entière.
L'évolution stylistique de Yes traverse schématiquement quatre grandes périodes : (1) Période psychédélique-pop 1968-1970 avec Peter Banks, oscillant entre reprises sophistiquées de standards Beatles/Byrds et compositions originales explorant timidement structures progressives, production relativement sobre privilégiant authenticité garage sur sophistication studio ; (2) Période symphonique classique 1971-1977 avec Steve Howe et Rick Wakeman, apogée créatif et commercial définissant l'archétype du son Yes prog avec suites épiques, virtuosité débridée, arrangements orchestraux denses, textes ésotériques mystiques, pochettes fantastiques Roger Dean ; (3) Période transitionnelle confuse 1978-1981 oscillant entre tentatives de simplification commerciale ("Tormato"), expérimentations new wave ("Drama") et dissolution temporaire, reflétant crise identitaire généralisée du prog face à montée punk et new wave ; (4) Période pop-rock moderne 1983-1995 avec Trevor Rabin, révolution stylistique privilégiant production MTV rutilante, synthétiseurs digitaux, formats courts radio-friendly, esthétique résolument années 1980, succès commercial phénoménal aliénant puristes prog mais conquérant nouveaux publics massifs.
Influences majeures déclarées :
- Musique classique : Sibelius, Stravinsky, Bartók (cités par Wakeman et Howe). Structures symphoniques, développements thématiques, complexité harmonique.
- Jazz : John Coltrane, Miles Davis, Wes Montgomery. Improvisations, harmonies sophistiquées, signatures rythmiques complexes.
- Rock britannique : The Beatles (harmonies vocales, expérimentation studio), The Who (énergie, ambition), Cream (virtuosité instrumentale).
- Folk britannique : Influences celtiques et folk dans les compositions de Howe et Anderson.
- Musique du monde : Références hindoues (Tales from Topographic Oceans), spiritualité orientale dans les paroles d'Anderson.
Évolution stylistique :
- 1969-1970 (Yes, Time and a Word) : Rock progressif naissant, influences psychédéliques et Beatles. Recherche d'identité.
- 1971-1974 (The Yes Album à Tales from Topographic Oceans) : Apogée du prog symphonique. Compositions longues et ambitieuses, virtuosité maximale, spiritualité et mysticisme. L'ère Steve Howe/Rick Wakeman définit le son classique Yes.
- 1974-1977 (Relayer, Going for the One) : Exploration jazz-fusion (Relayer avec Patrick Moraz), puis retour à un son plus accessible tout en restant prog (Going for the One).
- 1978-1980 (Tormato, Drama) : Raccourcissement des morceaux, influences new wave sur Drama. Fin de l'ère classique.
- 1983-1994 (90125, Big Generator, Union, Talk) : Virage pop-rock des années 80. Production moderne, synthétiseurs, structures plus courtes orientées radio. Énorme succès commercial mais division des fans. L'ère Trevor Rabin.
- 1996-présent : Retour partiel au prog classique avec variations. Alternance entre nostalgie (reformation classique) et exploration (nouveaux albums). Maintien de l'identité Yes malgré les changements de personnel.
Caractéristiques distinctives du son Yes :
- Optimisme et énergie positive (contrairement au côté sombre de King Crimson)
- Virtuosité instrumentale mise au service de la mélodie
- Harmonies vocales complexes et sophistiquées
- Basse mélodique proéminente (signature Squire)
- Structures en plusieurs mouvements avec développements thématiques
- Paroles mystiques, spirituelles, science-fiction (Anderson)
- Pochettes visuelles fantastiques de Roger Dean (monde de Topographic Oceans)
- Capacité à évoluer tout en gardant une identité reconnaissable
Discographie officielle
Albums studio
- ▸ Yes – 1969 (Atlantic) – Premier album fondateur, oscillant psychédélisme pop et prémices prog. Album de début, mix d'originaux et reprises.
- ▸ Time and a Word – 1970 (Atlantic) – Orchestrations symphoniques, dernier avec Peter Banks
- ▸ The Yes Album – 1971 (Atlantic) – Percée commerciale majeure qui définit l'identité Yes classique Premier disque marquant la stabilité créative du groupe, avec l’arrivée de Steve Howe. Les morceaux longs comme “Yours Is No Disgrace” ou “Starship Trooper” démontrent un équilibre novateur entre virtuosité et accroche mélodique. L’album repose sur des sections modulaires, où chaque musicien apporte des transitions fluides et des thèmes récurrents, annonçant le style narratif du rock progressif britannique.(N°4 UK, N°40 US)
- ▸ Fragile – 1971 (Atlantic) – Révolution sonore, sorti quelques mois après The Yes Album, il introduit Rick Wakeman aux claviers. Combinant morceaux de groupe (“Roundabout”, “Heart of the Sunrise”) et pièces individuelles composées par chaque membre, Fragile incarne l’ouverture stylistique du groupe. L’usage créatif de l’orgue Hammond, du Moog et du piano électrique marque durablement leur signature sonore.disque platine US
- ▸ Close to the Edge – 1972 (Atlantic) – Sommet indépassé du prog symphonique, suite-titre 18min50 Chef-d’œuvre absolu consensuel et unanimement reconnu, cet album ne contient que trois titres, dont la pièce-titre de près de 18 minutes structurée en trois mouvements : “The Solid Time of Change”, “Total Mass Retain” et “I Get Up I Get Down”. L’écriture narrative et la précision rythmique font de ce disque un sommet du rock progressif, fréquemment cité parmi les meilleurs albums de tous les temps. (N°3 UK, N°3 US, Platine)
- ▸ Tales from Topographic Oceans – 1973 (Atlantic) – Double album ambitieux conceptuel ésotérique 4x20min, apogée excès prog inspiré par un texte spirituel hindou, structuré en quatre longues pièces. Sa réception fut partagée, certains louant sa richesse thématique, d’autres pointant une densité jugée excessive. Il est néanmoins devenu un symbole de la vision artistique sans compromis de Yes. (N°1 UK, N°6 US, Platine)
- ▸ Relayer – 1974 (Atlantic) – Seul avec Patrick Moraz, virage jazz-fusion Mahavishnu Orchestra, signatures complexes 11/8 13/16 (N°4 UK, N°5 US)
- ▸ Going for the One – 1977 (Atlantic) – Retour Wakeman, retour accessibilité relative, hit UK "Wonderous Stories" 7e place (N°1 UK, N°8 US, Platine)
- ▸ Tormato – 1978 (Atlantic) – Lassitude créative palpable, tensions internes culminant, dernier avant dissolution 1979. Dernier album de l'ère classique (N°8 UK, N°10 US)
- ▸ Drama – 1980 (Atlantic) – Trevor Horn/Geoff Downes ex-Buggles, virage new wave énergique, échec commercial relatif (N°2 UK, N°18 US)
- ▸ 90125 – 1983 (Atco) – Renaissance phénoménale ère Trevor Rabin, "Owner of a Lonely Heart" n°1 US Virage pop et rock FM, orchestré par le producteur Trevor Horn. L’intégration de Trevor Rabin apporte une esthétique plus directe et radio-friendly. “Owner of a Lonely Heart” devient un tube international, porté par un clip innovant diffusé massivement sur MTV. L’album joue sur des textures numériques et un travail intensif autour de l’échantillonnage. (3× Platine US, N°16 UK, N°5 US)
- ▸ Big Generator – 1987 (Atco) – Suite commerciale "90125", production MTV polissée, désaccords internes croissants (N°17 UK, N°15 US, Platine)
- ▸ Union – 1991 (Arista) – Fusion forcée deux formations Yes (Anderson/Wakeman/Howe + Rabin/Squire/White/Kaye), huit membres simultanés, chaos créatif (N°7 UK, N°15 US, Platine)
- ▸ Talk – 1994 (Victory) – Dernier avec Trevor Rabin, production Trevor Horn, tensions terminales menant à scission finale (N°20 UK, N°33 US)
- ▸ Keys to Ascension – 1996 (Essential/CMC) – Reformation classique, mix studio/live
- ▸ Keys to Ascension 2 – 1997 (Essential/CMC) – Suite, mix studio/live
- ▸ Open Your Eyes – 1997 (Beyond) – Retour Steve Howe, production Billy Sherwood, accueil critique mitigé.
- ▸ The Ladder – 1999 (Beyond) – Production Bruce Fairbairn, dernier avec Billy Sherwood membre officiel (N°36 UK, N°99 US)
- ▸ Magnification – 2001 (Beyond) – Sans claviériste, orchestre symphonique complet dirigé Larry Groupé, retour racines prog ambitieuses (N°71 UK, N°186 US)
- ▸ Fly from Here – 2011 (Frontiers) – Premier avec Benoît David remplaçant Anderson évincé, production Trevor Horn, nostalgie années 1980 (N°30 UK, N°36 US)
- ▸ Heaven & Earth – 2014 (Frontiers) – Premier avec Jon Davison, production Roy Thomas Baker, accueil critique positif surprenant (N°30 UK, N°27 US)
- ▸ The Quest – 2021 (InsideOut) – Production Steve Howe, retour complexité prog classique, dernier avec Alan White vivant - Enregistré pendant la pandémie COVID-19 (N°20 UK)
- ▸ Mirror to the Sky – 2023 (InsideOut) – Premier post-décès Chris Squire et Alan White, Billy Sherwood basse, Jay Schellen batterie - Dernier album studio en date (N°40 UK)
Albums live
- ▸ Yessongs – 1973 (Atlantic) – Triple live légendaire tournée Close to the Edge 1972-1973, film concert Peter Neal (N°7 UK, N°12 US, Or)
- ▸ Yesshows – 1980 (Atlantic) – Double live compilant tournées 1976-1978, sorte posthume après dissolution
- ▸ 9012Live: The Solos – 1985 (Atco) – Mini-album EP solos individuels tournée 90125, Dortmund et Edmonton (33 minutes) juin 1984
- ▸ Keys to Ascension – 1996 (CMC) – Double CD studio+live reformation Anderson/Wakeman/Howe/Squire/White 1996
- ▸ Keys to Ascension 2 – 1997 (CMC) – Suite précédent, nouveau matériau studio+live San Luis Obispo mars 1996
- ▸ House of Yes: Live from House of Blues – 2000 (Beyond) – Live Las Vegas octobre 1999
- ▸ Symphonic Live – 2002 (Eagle) – Avec orchestre symphonique Amsterdam novembre 2001
- ▸ Live at Montreux – 2003
- ▸ Union Live – 2011 (Eagle) – Enfin publié vingt ans après, tournée Union 1991 Deer Creek
- ▸ In the Present – Live from Lyon – 2011 (Frontiers) – CD/DVD
- ▸ Like It Is: Yes at the Bristol Hippodrome – 2014
- ▸ Topographic Drama – Live Across America – 2017 (Rhino) – Tournée 2016-2017
- ▸ Live at the Apollo – 2018 (Rhino) – Manchester juin 2016, Jon Anderson absent
- ▸ The Royal Affair Tour: Live in Las Vegas – 2020 (Frontiers) – Juillet 2019
Compilations & coffrets (sélection)
- ▸ Yesterdays – 1975 (Atlantic) – Compilation premiers albums avec Peter Banks
- ▸ Classic Yes – 1981 (Atlantic) – Compilation période glorieuse 1970-1977
- ▸ Yesyears – 1991
- ▸ Yesstory – 1992 (Atco) – Triple CD couvrant 1969-1991, quasi-exhaustif
- ▸ In a Word: Yes – 2002
- ▸ The Ultimate Yes: 35th Anniversary Collection – 2003 (Warner) – Compilation définitive 3CD couvrant toutes périodes
- ▸ High Vibration – 2013 (Rhino) – Coffret 11CD intégrale Atlantic 1969-1981 remasterisé
- ▸ The Studio Albums 1969-1987 – 2013 (Rhino) – Coffret 13 CD, tous les albums Atlantic remasterisés
- ▸ Progeny: Seven Shows from Seventy-Two – 2015 (Rhino) – Coffret 14CD tournée 1972 intégrale, archives inédites
Morceaux phares (repères rapides)
- ▸ "Roundabout" – Fragile – 1971 (hit single US #13, définit son Yes prog accessible)
- ▸"Long Distance Runaround" – Fragile – 1971
- ▸ "Heart of the Sunrise" – Fragile – 1971 (explosion énergétique 11min28, virtuosité collective)
- ▸ "Yours Is No Disgrace" – The Yes Album – 1971 (suite inaugurale 9min41, archétype Yes classique)
- ▸ "Starship Trooper" – The Yes Album – 1971 (triptyque 9min29, hymne concerts prog)
- ▸ "Close to the Edge" – Close to the Edge – 1972 (suite épique 18min50, chef-d'œuvre absolu consensuel)
- ▸ "And You and I" – Close to the Edge – 1972 (ballade contemplative 10min08, standard romantique prog)
- ▸ "Siberian Khatru" – Close to the Edge – 1972
- ▸ "The Revealing Science of God" – Tales from Topographic Oceans – 1973 (21:31)
- ▸ "The Gates of Delirium" – Relayer – 1974 (suite guerre-paix 21min56, influence Mahavishnu)
- ▸ Awaken – Going for the One – 1977
- ▸ "Owner of a Lonely Heart" – 90125 – 1983 (unique #1 US Billboard Hot 100, phénomène MTV)
- ▸"Leave It" – 90125 – 1983 (N°24 US, harmonies vocales complexes)
- ▸ "Changes" – 90125 – 1983
- ▸ "I've Seen All Good People" – The Yes Album – 1971 (diptyque folk-rock 6min53)
- ▸ "Wonderous Stories" – Going for the One – 1977 (ballade pop-prog 3min49, hit UK #7)
Film concert
- 9012Live – 1985 – Film concert réalisé par Steven Soderbergh avec effets spéciaux de Charlex (coût : 1 million de dollars). Sorti en salles pour accompagner l'album live 9012Live: The Solos.
Récompenses & reconnaissances
- ▸
- Rock and Roll Hall of Fame 2017 – Intronisation le 7 avril 2017 🏆
- Membres intronisés : Jon Anderson, Bill Bruford, Steve Howe, Tony Kaye, Trevor Rabin, Rick Wakeman, Alan White, et Chris Squire (posthume)
- Après deux nominations précédentes, l'intronisation intervient un an avant le 50ème anniversaire du groupe
- Steve Howe : "Quel honneur pour nous et tous ceux impliqués dans l'histoire de ce groupe. Nous remercions tous les fans de Yes qui ont été si passionnés pendant des décennies."
- Alan White : "Nous sommes impatients d'accepter ce prix estimé au printemps prochain en l'honneur de notre frère déchu, Chris Squire, qui aurait été ravi de voir sa vision musicale enfin recevoir une telle reconnaissance."
- ▸ Grammy Awards – 1985 : "Cinema" nomination Best Rock Performance by a Duo or Group with Vocal pour "Owner of a Lonely Heart", victoire au Grammy Award de la meilleure performance rock vocale duo/groupe. Première et unique Grammy pour Yes malgré cinquante ans carrière
- ▸ Grammy Nominations (5 au total) :
- 1985 – Best Pop Performance by a Duo or Group with Vocals pour "Owner of a Lonely Heart"
- 1985 – Best Rock Performance by a Duo or Group with Vocal pour l'album 90125
- 1986 – Best Rock Instrumental Performance pour "Amazing Grace" (Chris Squire solo, de 9012Live: The Solos)
- 1988 – Best Rock Performance by a Duo or Group with Vocal pour l'album Big Generator
- 1992 – Best Rock Instrumental Performance pour "Masquerade" (Union)
- ▸ VH1's 100 Greatest Artists of Hard Rock – Classé n°94 🏆
- ▸ Ventes & Certifications RIAA (États-Unis) :
- 13,5 millions d'albums certifiés RIAA aux États-Unis
- Plus de 50 millions d'albums vendus dans le monde (certaines sources parlent de 30 millions)
- 90125 (1983) – Triple Platine (3 millions d'exemplaires aux USA)
- Fragile (1971) – Multi-Platine
- Close to the Edge (1972) – Double Platine
- Tales from Topographic Oceans (1973) – Platine
- Relayer (1974) – Platine
- Going for the One (1977) – Platine
- Big Generator (1987) – Platine (1 million+)
- Union (1991) – Environ 1,5 million d'exemplaires vendus dans le monde
- ▸ UK Music Hall of Fame – 2004 : Intronisation britannique reconnaissant contribution majeure patrimoine musical UK
- ▸ Prog Magazine God of Prog Award – 2017 : Récompense lifetime achievement décernée par bible prog britannique
- ▸ Classements critiques consensus : "Close to the Edge" systématiquement classé top 5 meilleurs albums prog tous temps par Rolling Stone, Prog Archives, Rate Your Music, Sputnikmusic. "Fragile" et "The Yes Album" top 20 régulièrement. Influence documentée sur Rush, Dream Theater, Opeth, Tool, Porcupine Tree, Transatlantic, Spock's Beard, générations entières prog-metal et metal progressif
- ▸ Singles n°1 aux États-Unis :
- "Owner of a Lonely Heart" – N°1 Billboard Hot 100 (janvier 1984, 2 semaines)
- Seul single de Yes à atteindre la première place du Billboard Hot 100
- N°1 Mainstream Rock Tracks pendant 4 semaines
- ▸ Autres singles à succès (Mainstream Rock Tracks n°1) :
- "Love Will Find a Way" (Big Generator, 1987) – N°1
- "Lift Me Up" (Union, 1991) – N°1 pendant 6 semaines
- ▸ Albums Top 10 UK – 15 albums classés dans le top 10 britannique
- ▸ Albums Top 10 US – Nombreux albums classés dans le top 10 américain, dont :
- Fragile (1971) – N°4 US
- Close to the Edge (1972) – N°3 US
- Tales from Topographic Oceans (1973) – N°6 US, N°1 UK
- 90125 (1983) – N°5 US, N°16 UK
- ▸Tournées lucratives :
- Tournée 1984-1985 (90125 Tour) – La plus lucrative de leur histoire
- Film concert 9012Live (1985) – Réalisé par Steven Soderbergh, effets spéciaux de Charlex, coût de 1 million de dollars
- ▸ Longévité – Plus de 56 ans de carrière (1968-2025), l'un des groupes prog les plus durables de l'histoire
- ▸ Influence – Reconnu comme l'un des groupes prog les plus influents et importants de tous les temps, aux côtés de Genesis, King Crimson, ELP et Pink Floyd
- ▸ Roger Dean collaboration – Partenariat artistique iconique depuis Fragile (1971), les pochettes de Roger Dean sont devenues indissociables de l'identité visuelle de Yes
- ▸ 23 albums studio – Discographie impressionnante s'étalant sur plus de cinq décennies
Anecdotes & faits marquants
- ▸ Le nom "Yes" : un choix par défaut – Le nom a été suggéré par Peter Banks lors de la formation du groupe en 1968. Jon Anderson avait proposé "Life" et Chris Squire "World", mais Banks a simplement dit "Yes" - un nom court, direct et mémorable. Selon certaines sources, il aurait été initialement utilisé comme nom temporaire, mais "personne n'a pensé à quelque chose de mieux".
- ▸ Pochettes Roger Dean légendaires : Collaboration exclusive de l'artiste britannique Roger Dean qui définit visuellement l'identité Yes 1971-1980 via paysages fantastiques oniriques — châteaux flottants, créatures mythologiques, ciels impossibles, palettes chromatiques saturées — devenues iconiques au point de définir l'esthétique visuelle du prog entier. Dean conçoit également scénographies concerts années 1970 incluant décors monumentaux transportés en tournée. Rupture brutale 1983 avec "90125" adoptant design minimaliste digital Garry Mouat marquant symboliquement mutation stylistique radicale. Retour sporadique Dean années 1990-2000 ("Magnification" 2001)
- ▸ Yes joue "Roundabout" depuis 53 ans – "Roundabout" a été joué lors de pratiquement tous les concerts Yes depuis 1971. C'est le morceau le plus joué du groupe, et probablement celui qu'ils sont le plus fatigués de jouer. Pourtant, le public l'exige à chaque fois.
- ▸ La pochette de Fragile coûte plus cher que l'enregistrement – Roger Dean a passé tellement de temps sur la pochette élaborée de Fragile que son coût a dépassé celui de l'enregistrement de l'album lui-même. Atlantic Records a failli refuser de payer, mais la pochette est devenue l'une des plus iconiques de l'histoire du rock
- ▸ Steve Howe collectionne les guitares – Steve Howe possède une collection de plus de 300 guitares. Sur scène, il change constamment d'instrument, utilisant des guitares acoustiques, électriques, des pedal steel, des sitars électriques, etc. Chaque morceau nécessite un instrument spécifique pour recréer le son de l'album.
- ▸ Jon Anderson licencié par email – En 2008, Jon Anderson a été hospitalisé pour une insuffisance respiratoire aiguë. Pendant sa convalescence, les autres membres de Yes ont décidé de continuer la tournée avec un remplaçant (Benoît David, puis Jon Davison). Anderson a découvert qu'il était "licencié" de son propre groupe en lisant les nouvelles en ligne. Cette trahison a créé une amertume durable.
- ▸ Guérilla juridique Anderson vs Howe 2008-2012 : Bataille légale acharnée pour la propriété du nom "Yes" opposant Jon Anderson évincé en 2008 pour raisons médicales puis conflits managériaux, contre Steve Howe menant le Yes "officiel" avec Benoît David puis Jon Davison. Anderson forme une reformation rivale "Anderson Bruford Wakeman Howe" puis "Yes Featuring Anderson Rabin Wakeman" (ARW) après des pressions juridiques Howe refusant catégoriquement le partage du nom. Contentieux résolu partiellement en 2017 lors de l'intronisation au Rock'n roll Hall of Fame imposant une trêve temporaire, mais les tensions persistant jusqu'à aujourd'hui.
- ▸ Alan White assimile le répertoire en trois jours (1972) : Lorsque Bill Bruford quitte Yes abruptement en septembre 1972 juste après la sortie de "Close to the Edge" pour rejoindre King Crimson, Alan White dispose exactement de soixante-douze heures pour apprendre l'intégralité du répertoire de Yes — incluant les suites complexes de 18 minutes, les signatures temporelles 7/8 11/8 13/16, les arrangements labyrinthiques — avant le début de la tournée mondiale. Exploit surhumain témoignant de sa virtuosité technique exceptionnelle et de sa capacité d'adaptation phénoménale sous pression maximale. White demeurera batteur de Yes cinquante années consécutives jusqu'à son décès en 2022.
- ▸ Tales from Topographic Oceans : l'album le plus ambitieux – Ce double album de 1973 ne contient que quatre morceaux, chacun occupant une face complète de vinyle. Inspiré par les notes de bas de page d'une autobiographie de Paramhansa Yogananda, l'album a divisé critiques et fans. Rick Wakeman détestait tellement l'album qu'il a quitté le groupe peu après sa sortie. Pourtant, il a atteint le n°1 au Royaume-Uni.
- ▸ Rick Wakeman s'endort sur scène (1974) : Durant la tournée épuisante "Tales from Topographic Oceans" au cours de l'hiver 1974, Wakeman — opposé philosophiquement au concept ésotérique hindouiste de l'album qu'il juge prétentieux — s'endort littéralement sur ses claviers durant une section méditative interminable de "The Revealing Science of God", incident capté par les photographes de presse et alimentant les tensions culminant avec son départ en mai 1974. Wakeman racontera ultérieurement avoir mangé trois currys avant le concert pour protester passivement contre les excès mystiques d'Anderson.
- ▸ Le concert de 2h30 à Montreux (1977) – Durant la tournée Going for the One, Yes donnait régulièrement des concerts de plus de deux heures et demie, jouant des suites prog interminables. Le concert au Montreux Jazz Festival de 1977 est légendaire : le groupe a joué l'intégralité de Going for the One, plus des extraits de leurs albums précédents.
- ▸ La séparation de 1981 et le miracle de 1983 – Après l'échec relatif de Drama (1980) et la tournée désastreuse qui a suivi, Yes se sépare en 1981. Personne n'imaginait que deux ans plus tard, le groupe connaîtrait son plus grand succès commercial avec 90125 et "Owner of a Lonely Heart". Trevor Rabin, le nouveau guitariste, a littéralement sauvé Yes de l'oubli.
- ▸ 9012Live: The Solos – l'album le plus court – Cet EP/mini-album de 1985 ne dure que 33 minutes, ce qui a énervé de nombreux fans. Il présente les solos de chaque membre (dont "Solly's Beard" de Trevor Rabin) enregistrés à Dortmund, plus deux morceaux live d'Edmonton. Malgré sa brièveté, l'album a valu à Chris Squire une nomination aux Grammy pour sa version de "Amazing Grace"
- ▸ Trevor Rabin : de Johannesburg à la gloire – Trevor Rabin, guitariste sud-africain, enregistrait des démos pour un album solo quand Chris Squire les a entendues par hasard. Impressionné, Squire l'a invité à rejoindre Cinema/Yes. Rabin est devenu le compositeur principal de 90125, écrivant "Owner of a Lonely Heart" et transformant Yes en un groupe pop-rock des années 80.
- ▸ Le projet Cinema devient Yes – 90125 devait initialement être un album du projet Cinema (Chris Squire, Alan White, Tony Kaye et Trevor Rabin). Lorsque Jon Anderson a rejoint le groupe, ils ont décidé de reprendre le nom Yes. Trevor Horn, producteur, a transformé les démos rock de Rabin en un son pop-rock radiophonique qui a conquis MTV.
- ▸ "Owner of a Lonely Heart" révolution MTV (1984) : Clip vidéo réalisé par Storm Thorgerson (célèbre pour pochettes Pink Floyd) utilisant des effets visuels dernier cri en 1984 — rotoscopie, animation par ordinateur primitive, superpositions psychédéliques — devient un phénomène MTV diffusé en heavy rotation, propulsant Yes auprès de la génération MTV ignorant totalement l'existence de la période prog 1971-1977. Clip nominé MTV Video Music Awards catégories Best Special Effects et Best Art Direction
- ▸ Tournée Union chaos huit membres (1991) : Fusion forcée par le management de deux formations Yes rivales — Anderson/Wakeman/Howe/Bruford + Rabin/Squire/White/Kaye — créant un supergroupe monstrueux de huit membres simultanés sur scène, cauchemar logistique et créatif. Le setlist négocié diplomatiquement alternant morceaux de l'ère classique (Wakeman aux claviers) et de l'ère 1980s (Rabin guitare lead), deux batteurs, deux claviéristes, tensions permanentes, un miracle que la tournée survive intégralement en 1991-1992.
- ▸ Chris Squire unique membre constant 1968-2015 : Parmi vingt-et-un membres ayant traversé Yes sur quarante-sept ans, seul Chris Squire participa absolument à chaque album studio et chaque tournée de 1968 jusqu'à son diagnostic de leucémie myéloïde aiguë en mai 2015 le forçant à abandonner la tournée Heaven & Earth, remplacé par Billy Sherwood. Décès 27 juin 2015 à 67 ans, fin symbolique d'une ère. Squire avait déclaré : "Je mourrai sur scène avec Yes", prédiction quasi-réalisée
- ▸ La basse Rickenbacker de Squire – Chris Squire jouait une Rickenbacker 4001 modifiée, surnommée "The Fish" en raison d'un autocollant de poisson qu'il y avait collé. Son son de basse unique, obtenu en utilisant des cordes Rotosound et un ampli Marshall, est devenu l'un des sons de basse les plus reconnaissables du rock.
- ▸ L'intronisation controversée au Rock Hall (2017) – Yes a été intronisé au Rock and Roll Hall of Fame en 2017, mais l'événement a été entaché de tensions. Jon Anderson, Steve Howe et Rick Wakeman ont refusé de jouer ensemble, obligeant les organisateurs à programmer deux performances séparées. Geddy Lee de Rush a intronisé le groupe, rendant hommage à Chris Squire décédé deux ans plus tôt.
- ▸ Le logo Yes par Roger Dean – Le logo "bulbeux" de Yes, créé par Roger Dean, est l'un des logos de groupe les plus reconnaissables de l'histoire du rock. Il a été utilisé sur pratiquement tous les albums et marchandises depuis 1971.
- ▸ Yes et le mème "To Be Continued" (Roundabout) – Dans les années 2010, "Roundabout" est devenu un mème internet grâce à l'anime JoJo's Bizarre Adventure, qui utilisait le morceau comme générique de fin. Cela a introduit Yes à une toute nouvelle génération de fans qui n'étaient pas encore nés lors de la sortie de Fragile.
Influence & héritage
L'influence de Yes sur l'évolution du rock progressif et, plus largement, sur l'ensemble de la musique rock sophistiquée des quarante dernières années, s'avère considérable et multidimensionnelle, dépassant largement le cadre strict du mouvement prog pour irriguer des genres apparemment éloignés comme le metal progressif, le rock alternatif expérimental, la pop sophistiquée, voire certaines formes de jazz contemporain et de musique électronique ambitieuse. Cette influence opère simultanément sur plusieurs plans : technique instrumentale (virtuosité comme standard désirable plutôt que comme exhibition gratuite), compositionnelle (légitimation des structures longues et complexes échappant au format radio standardisé), production sonore (sophistication studio comme dimension artistique à part entière), visuelle (esthétique fantastique de Roger Dean définissant une iconographie prog), philosophique (ambition de transcender le simple divertissement pour atteindre un statut d'art sérieux méritant le respect critique).
Les musiciens ayant explicitement reconnu l'influence majeure de Yes incluent Geddy Lee, Alex Lifeson et Neil Peart de Rush — trio canadien devenu lui-même pilier du prog des années 1970-2010, citant systématiquement Yes comme modèle fondateur ayant démontré la possibilité de combiner virtuosité technique et succès commercial. John Petrucci et Jordan Rudess de Dream Theater révèrent Yes comme dieu tutélaire du prog-metal, leurs compositions épiques "Octavarium" (24 minutes), "A Change of Seasons" (23 minutes), "Six Degrees of Inner Turbulence" (42 minutes) prolongeant directement l'héritage du Yes des années 1970. Mikael Åkerfeldt d'Opeth déclare régulièrement que "Close to the Edge" changea sa vie et inspira la fusion death metal et le prog acoustique caractérisant Opeth. Maynard James Keenan et Adam Jones de Tool citent Yes parmi les influences majeures expliquant les signatures temporelles complexes et les suites progressives Tool. Steven Wilson de Porcupine Tree, Blackfield, et une carrière solo prolifique, s'est fait connaître initialement via remasters surround 5.1 albums de Yes commandités par label Rhino début années 2000, travail respectueux célébrant l'héritage tout en actualisant la production pour les standards contemporains.
Au-delà du cercle prog stricto sensu, l'influence Yes irrigue également certains courants rock alternatif et indie sophistiqués : Radiohead cite Yes parmi les inspirations lointaines de leurs explorations post-OK Computer, Muse révère la démesure théâtrale de Yes, Coheed and Cambria perpétue la tradition des concept albums narratifs inaugurée par Yes, Phish et jam, bands américains, empruntent l'approche improvisée extensive de Yes années 1970. Dans le metal, au-delà du prog-metal évident, thrash et death metal techniques (Megadeth, Death) doivent indirectement à Yes via Rush et King Crimson la légitimation de la virtuosité instrumentale comme valeur cardinale. Même certains producteurs hip-hop et électro avant-gardistes (Flying Lotus, Aphex Twin) samplent occasionnellement Yes ou s'inspirent de leurs textures sonores complexes.
L'héritage culturel plus large de Yes dépasse la simple influence musicale pour toucher à des questions identitaires fondamentales du rock : légitimité de l'ambition artistique dans un genre issu de la culture populaire, pertinence de la virtuosité technique à l'ère de l'authenticité punk valorisant une maladresse sincère sur une perfection glacée, la possibilité de maintenir l'intégrité créative tout en atteignant un succès commercial massif. Yes a navigué toute sa carrière sur cette ligne de crête périlleuse entre exigence artistique et accessibilité populaire, prouvant via "90125" qu'un groupe prog pouvait conquérir MTV sans renier totalement son ADN complexe. Cette démonstration inspira des générations ultérieures de musiciens ambitieux refusant la fausse dichotomie entre underground culte et mainstream commercial.
Paradoxalement, Yes incarne également tout ce que le mouvement punk de 1976-1977 rejeta violemment : élitisme technique, prétention intellectuelle, démesure pompeuse, déconnexion de la réalité sociale au profit de l'escapisme fantastique. Les Sex Pistols, Clash, Ramones définirent leur identité rebelle précisément en opposition frontale aux dinosaures prog dont Yes constituait l'archétype haï. Cette dialectique Yes-punk structure encore aujourd'hui des débats esthétiques rock opposant les partisans de la sophistication virtuose et les défenseurs de la simplicité authentique, chaque camp caricaturant l'autre pour mieux affirmer sa propre légitimité. L'histoire a cependant montré que ces deux esthétiques peuvent coexister voire se nourrir mutuellement : des groupes comme Fugazi ou At the Drive-In synthétisent l'éthique punk DIY et la complexité compositionnelle digne du prog.
Liens internes
- ▸ Article morceau : "Solly's Beard"
- ▸ Playlist concernée : Playlist 3
Ressources externes
- Site officiel
- Discographie détaillée
- Biographie générale
- Chaîne YouTube officielle
- ▸ Prog Archives : Yes sur ProgArchives – Critiques détaillées albums, forums discussion fans
- ▸ AllMusic : Yes sur AllMusic – Biographie, discographie, critiques professionnelles
Parcours (condensé) des membres majeurs
Connexions cachées / Line-up à la loupe
L'histoire de Yes ressemble à un jeu de chaises musicales complexe où vingt-et-un musiciens différents se sont succédé sur cinq décennies, créant un réseau de connexions tentaculaire reliant Yes à l'ensemble du paysage rock progressif et au-delà. Plusieurs axes majeurs structurent ces interconnexions :
L'axe King Crimson : Bill Bruford quitte Yes en 1972 pour rejoindre King Crimson de Robert Fripp, où il demeurera jusqu'en 1974 avant de former son propre groupe Bruford puis UK avec John Wetton (ex-King Crimson également) et Eddie Jobson (brièvement recruté par Yes 1983). Cette circulation entre Yes et King Crimson — deux piliers prog britanniques aux esthétiques pourtant divergentes (Yes symphonique vs Crimson sombre et dissonant) — témoigne d'une communauté prog restreinte où tous se connaissent et collaborent malgréles rivalités commerciales.
L'axe Asia : Steve Howe et Geoff Downes co-fondent Asia en 1981 avec John Wetton (ex-King Crimson, UK, Roxy Music) et Carl Palmer (ex-Emerson Lake & Palmer), supergroupe prog immédiatement couronné de succès multi-platine avec leur album éponyme 1982. Asia représente une tentative de synthétiser l'héritage prog avec l'accessibilité pop new wave, stratégie similaire à celle adoptée parallèlement par Yes via Trevor Rabin et "90125". Howe quittera Asia en 1984 pour revenir dans Yes reformation Anderson-Wakeman-Howe 1989, puis à nouveau dans Asia 2006-2017.
L'axe Trevor Horn production : Trevor Horn, chanteur Yes 1980-1981 sur album "Drama", devient producteur légendaire définissant le son pop des années 1980 via Frankie Goes to Hollywood ("Relax", "Two Tribes"), Art of Noise, ABC, Seal, Grace Jones, Pet Shop Boys. Retour providentiel en 1983 pour produire "90125" de Yes, expertise pop rutilante transformant radicalement le son prog classique. Horn produit également "Talk" (1994) et "Fly from Here" (2011), bookends encadrant l'ère post-Rabin de Yes. Son label ZTT Records influence la new wave synthétique britannique entière.
L'axe Rick Wakeman carrière solo : Wakeman mène parallèlement à Yes une carrière solo prolifique dès 1973, albums conceptuels ambitieux avec orchestres symphoniques complets : "The Six Wives of Henry VIII" (1973, #7 UK), "Journey to the Centre of the Earth" (1974, #1 UK, enregistré live au Royal Festival Hall avec le London Symphony Orchestra), "The Myths and Legends of King Arthur and the Knights of the Round Table" (1975, spectacle sur glace dans la patinoire de Wembley). Ces projets solo rivalisent commercialement avec Yes lui-même, créant des tensions internes puisque Wakeman consacre son énergie créative primaire à sa carrière solo plutôt qu'à Yes perçu comme simple gagne-pain. De multiples départs-retours de Wakeman (1974, 1980, 1992, 2017) ponctuent l'histoire Yes, reflet de cette ambivalence.
L'axe Rabin Hollywood : Trevor Rabin quitte définitivement Yes en 1995 après l'échec commercial relatif de "Talk" et des tensions terminales avec les autres membres. Il entame une carrière fulgurante de compositeur de bandes originales à Hollywood, signant notamment les scores des blockbusters de Jerry Bruckheimer : "Armageddon" (1998), "Enemy of the State" (1998), "Gone in 60 Seconds" (2000), "Bad Boys II" (2003), "National Treasure" (2004), "Glory Road" (2006). Son succès financier considérable dépassant largement ses revenus Yes, validation ultime de ses talents compositionnels polyvalents. La reformation ARW 2016-2017 avec Jon Anderson et Rick Wakeman offre une closure émotionnelle de l'ère 1983-1995 avec la tournée triomphale célébrant "90125" et "Big Generator" devant des fans nostalgiques.
Collaborations ponctuelles étendues : Au-delà de Yes, ses membres ont collaboré avec une constellation impressionnante d'artistes : Jon Anderson avec Vangelis (hit "I Hear You" 1980), avec Kitaro, avec Roine Stolt de The Flower Kings ; Steve Howe avec GTR (supergroupe éphémère 1986 avec Steve Hackett de Genesis) ; Chris Squire avec Billy Sherwood dans projet Conspiracy ; Rick Wakeman avec David Bowie, Cat Stevens, T.Rex, Black Sabbath comme musicien de session avant Yes ; Alan White avec John Lennon ("Imagine"), George Harrison, Joe Cocker, Ginger Baker's Air Force ; Bill Bruford avec Genesis (tournée 1976), Gong, National Health, puis carrière jazz-rock Earthworks ; Patrick Moraz avec les Moody Blues après son départ de Yes 1976. Ce réseau tentaculaire fait de Yes le nœud central de l'écosystème prog-rock britannique et au-delà.
Concert intégral
YES - Full Concert - 4K - HD Audio - 2024
Performances légendaires
Approche scénique
L'approche scénique de Yes a considérablement évolué sur cinq décennies, reflétant des mutations technologiques, esthétiques et commerciales de l'industrie du spectacle vivant. Trois grandes périodes se distinguent nettement :
Période 1968-1980 – Théâtralité prog maximaliste : Scénographie élaborée conçue en collaboration étroite avec Roger Dean, créateur des pochettes fantastiques devenant également responsable des décors scéniques monumentaux : structures tubulaires chromées évoquant des architectures futuristes, toiles peintes représentant des paysages oniriques signés Dean, éclairages psychédéliques synchronisés avec les climax musicaux, effets lasers primitifs (technologie émergente des années 1970), machines à fumée créant des atmosphères brumeuses mystiques. Rick Wakeman porte des capes dorées extravagantes devenues iconiques, changeant de cape entre les morceaux selon le code couleur thématique. Steve Howe collectionne des dizaines de guitares différentes exposées sur scène, changeant d'instrument selon la tonalité émotionnelle requise. Jon Anderson dialogue longuement avec le public entre les morceaux, expliquant les significations ésotériques des textes, créant une communion spirituelle dépassant le simple divertissement musical. Interaction minimale chorégraphiée mais présence statique imposante, musiciens concentrés intensément sur l'exécution virtuose complexe, refus des gesticulations rock traditionnelles au profit de la dignité quasi-classique.
Période 1983-1995 – Spectacle MTV high-tech : Révolution esthétique radicale accompagnant la mutation musicale "90125", abandon des décors fantastiques de Roger Dean au profit d'une scénographie minimaliste high-tech des années 1980 : écrans vidéo géants diffusant clips et animations digitales synchronisées, éclairages asservis programmés informatiquement, scène circulaire centrale permettant une visibilité à 360 degrés dans des arenas bondées, lasers sophistiqués traçant motifs géométriques complexes, pyrotechnie ponctuant les climax ("Owner of a Lonely Heart" culmine par une explosion pyrotechnique spectaculaire). Trevor Rabin costume rouge écarlate lors du solo acoustique "Solly's Beard", projecteur unique jaune focalisé créant un tableau visuel frappant. Interaction publique plus directe, moins mystique, Jon Anderson encourage les sing-alongs sur les refrains accessibles "Leave It" et "Owner", atmosphère moins révérencielle cathédrale prog, davantage festive communion pop-rock. Chorégraphies synchronisées de Trevor Rabin/Chris Squire durant les sections énergiques, influencées MTV et esthétique de concert stadium américain contemporain.
Période 1995-2024 – Nostalgie patrimoniale : Retour partiel à l'esthétique classique des années 1970 après le départ de Rabin, réincorporation progressive des éléments visuels de Roger Dean (projections de pochettes classiques sur écrans géants, revival toiles peintes), Steve Howe reprenant la place centrale avec sa collection de guitares exposées, Rick Wakeman (lorsque présent) ramenant capes et cathédrales de claviers. Mais impossibilité logistique de recréer les décors monumentaux des années 1970 dans le contexte économique des concerts contemporain où les marges bénéficiaires serrées imposent des restrictions budgétaires. Un équilibre est trouvé via la technologie moderne à moindre coût : écrans LED haute résolution diffusant des vidéos HD de Roger Dean spécialement créées, éclairages LED programmables offrant une palette infinie de couleurs, projections mapping 3D transformant la scène en environnement immersif. Les setlists privilégient les classiques de la période glorieuse ("Close to the Edge", "Roundabout", "Starship Trooper") sur un matériau récent, assumant pleinement le statut de l'heritage act célébrant le passé plutôt que poussant à l'innovation future. Public vieillissant quadragénaires-sexagénaires ayant découvert Yes dans l'adolescence pendant les années 1970-1980, atmosphère respectueuse recueillie façon cathédrale plutôt qu'hystérie juvénile, les fans connaissant les morceaux par cœur chantant silencieusement les paroles sans troubler la performance.
Éthique de travail & production
L'éthique de travail de Yes se caractérise par un perfectionnisme obsessionnel frôlant la maniaquerie pathologique, double tranchant ayant simultanément produit des chefs-d'œuvre indépassés ("Close to the Edge") et paralysé sa créativité via une suranalyse stérilisante (déclin progressif post-1977). Jon Anderson et Chris Squire, cofondateurs et leaders historiques, imposèrent dès 1968 des standards d'excellence technique et compositionnelle refusant les compromis de facilité ou le formatage commercial, quitte à aliéner les membres moins perfectionnistes ou à prolonger indéfiniment les sessions studio jusqu'à obtention la perfection platonicienne fantasmée.
Les méthodes de création typiques de la période classique 1971-1977 impliquaient des répétitions marathons quotidiennes huit-dix heures durant les semaines-mois précédant l'entrée en studio, chaque membre arrivant avec les ébauches compositionnelles débattues collectivement, déconstruites, reconstruites jusqu'à un consensus difficile. La démocratie créative théorique masquant la réalité des hiérarchies informelles : Anderson dominant lyriquement via des textes ésotériques imposés souvent sans consultation, Squire dominant structurellement via des lignes de basse complexes dictant architecture harmonique globale, Wakeman dominant orchestralement via des arrangements claviers saturant l'espace sonore. Tensions permanentes entre egos surdimensionnés nécessitant des négociations diplomatiques épuisantes, Eddie Offord ingénieur-producteur jouant souvent le rôle de médiateur-psychologue autant que de technicien. Sessions studio s'étalant sur des mois, budgets explosant régulièrement, le label Atlantic s'arrachant les cheveux face aux retards chroniques mais tolérant via des résultats commerciaux validant les investissements.
Rythme de travail ralentissant drastiquement post-1980 : si la période glorieuse produisit un album annuellement 1969-1977, les décennies suivantes voient les intervalles s'allonger (trois-quatre ans entre les albums), reflétant simultanément l'épuisement créatif, le vieillissement physiologique diminuant l'endurance, la fragmentation des membres entre projets solos multiples, l'évolution de l'industrie musicale privilégiant les tournées lucratives aux albums studio désormais moins rentables dans l'ère streaming. "The Quest" (2021) et "Mirror to the Sky" (2023) furent enregistrés durant la pandémie COVID via des sessions séparées des membres confinés dans leurs domiciles respectifs, par des fichiers échangés numériquement, Steve Howe assemblant finalement les mixages, méthode antithétique de l'approche collective organique des années 1970 mais pragmatiquement adaptée aux réalités contemporaines des septuagénaires-octogénaires impossibles à réunir physiquement durablement.
Vision artistique
La vision artistique de Yes, telle qu'articulée principalement par Jon Anderson mais partagée implicitement par les membres de la période classique, aspire à transcender les limitations perçues du rock comme simple divertissement adolescent éphémère pour atteindre le statut d'art sérieux méritant un respect critique équivalent à celui de la musique classique, du jazz ou de la littérature. Cette ambition, typique du mouvement prog britannique entier (Genesis, King Crimson, ELP), s'enracine dans la conviction que sophistication technique, complexité compositionnelle et profondeur thématique peuvent coexister avec une accessibilité émotionnelle et le succès commercial, refusant toute fausse dichotomie entre élitisme hermétique et populisme abêtissant.
Philosophiquement, Yes embrasse un syncrétisme éclectique mêlant spiritualités orientales (hindouisme védique, bouddhisme zen, taoïsme), science-fiction humaniste (Asimov, Clarke), écologie new age, pacifisme idéaliste, mysticisme cosmique, refusant lee dogmatismes religieux ou politiques au profit d'une quête spirituelle individualiste universaliste. Les textes d'Anderson privilégient une évocation poétique impressionniste sur une narration linéaire claire, la phonétique musicale des mots primant souvent sur la clarté sémantique, assumant l'obscurité interprétative comme une invitation à des projections personnelles des auditeurs plutôt qu'un message univoque autoritaire. Cette approche aliéna des critiques rationalistes percevant une prétention pompeuse new age, mais séduisit des générations d'auditeurs cherchant la transcendance spirituelle via la musique rock.
Esthétiquement, Yes cultive une beauté optimiste lumineuse contrastant avec la noirceur cynique punk ou le nihilisme heavy metal : les harmonies vocales célestes d'Anderson-Squire évoquent des chœurs angéliques, les progressions harmoniques modales privilégient les consonances apaisantes sur les dissonances agressives, les textes célèbrent la nature, l'amour, l'espoir plutôt que la violence, la mort, et le désespoir. Cette positivité fondamentale rend Yes particulièrement vulnérable aux accusations d'escapisme irresponsable face aux réalités sociales brutales des années 1970-1980 (crise économique, chômage, tensions guerre froide), reproche injuste tant la beauté artistique constitue également une forme légitime de résistance à la laideur ambiante. Paradoxalement, cette esthétique optimiste survécut mieux au temps que le cynisme punk rapidement daté, prouvant la pérennité supérieure de l'affirmation vitaliste sur la négation nihiliste.
Conclusion
Cinquante-six années après sa fondation en 1968, Yes demeure l'un des groupes les plus influents, controversés et paradoxaux de l'histoire du rock. Paradoxe d'un groupe ayant vendu cinquante millions d'albums mondialement tout en demeurant marginal sur la scène internationale dominée par les productions anglo-américaines. Paradoxe d'une formation ayant placé un numéro un au Billboard Hot 100 ("Owner of a Lonely Heart", 1984) tout en étant révérée principalement pour des suites progressives de vingt minutes hermétiques au grand public. Paradoxe d'un collectif musical ayant connu vingt-et-un membres différents — record absolu pour un groupe prog — sans jamais perdre totalement son identité sonore reconnaissable malgré les mutations stylistiques radicales traversées. Paradoxe d'un héritage revendiqué simultanément par les prog-metal techniques (Dream Theater), jam bands hippies (Phish), la pop sophistiquée (Radiohead), le metal progressif nordique (Opeth), démontrant une plasticité de l'influence transcendant les catégories rigides.
L'histoire tumultueuse de Yes — cycles récurrents de formations-dissolutions-reformations, guérillas juridiques acharnées pour la propriété nom, tensions créatives explosant régulièrement en départs brutaux, réconciliations miraculeuses lors des intronisations officielles — incarne simultanément grandeur et misère du rock comme art collectif : grandeur de l'alchimie magique lorsque des talents individuels exceptionnels fusionnent organiquement transcendant la somme des parties ; misère des egos meurtris, ambitions contradictoires, compromis impossibles quand cette alchimie se brise irrémédiablement. Chaque époque Yes — période fondatrice psychédélique avec Banks, apogée symphonique avec Wakeman, aventures fusion avec Moraz, triomphe pop avec Rabin, nostalgie patrimoniale contemporaine — offre une fenêtre fascinante sur les mutations du rock progressif général, Yes fonctionnant comme baromètre sensible enregistrant les transformations stylistiques, technologiques, commerciales de l'industrie musicale sur un demi-siècle.
Le décès de Chris Squire en 2015 marqua symboliquement la fin d'une ère, la disparition du seul membre absolument constant 1968-2015 emportant avec lui la mémoire vivante de l'ensemble des métamorphoses de Yes. Alan White suivit en 2022, privant Yes de la moitié de sa section rythmique légendaire définissant son son des années 1970-2020. Le Yes actuel — Steve Howe septuagénaire menant la formation Davison/Downes/Sherwood/Schellen — assume pleinement un statut d'heritage act célébrant un glorieux passé plutôt qu'innovant un futur improbable, un public vieillissant venant communier nostalgiquement avec des souvenirs de jeunesse plutôt qu'attendre des révélations inédites. Cette acceptation sereine du statut legacy constitue peut-être la sagesse ultime après des décennies d'acharnement impossible à demeurer perpétuellement pertinent contemporainement.
Mais au-delà des péripéties biographiques et batailles d'ego, demeure l'essentiel : une discographie monumentale comprenant au minimum cinq chefs-d'œuvre indiscutables ("The Yes Album", "Fragile", "Close to the Edge", "Relayer", "Going for the One") plus un album phénomène commercial ("90125"), soit un ratio qualité/quantité remarquable pour une carrière étalée sur cinquante-six ans. Ces albums continuent d'inspirer des générations successives de musiciens ambitieux refusant le formatage commercial et croyant encore naïvement-noblement que le rock peut aspirer à la sophistication artistique sans renier son énergie primitive fondatrice. Yes démontra qu'un groupe britannique chantant en anglais pouvait conquérir le marché américain massif via la virtuosité technique plutôt que la simplification abêtissante, ouvrant la voie à d'innombrables formations prog ultérieures. Yes prouva que la longévité multi-décennies demeure possible malgré les changements de membres constants, avec la fidélité d'un noyau dur de fans compensant indifférence des médias mainstream. Yes incarna magnifiquement l'ambition prog dans ce qu'elle a de plus noble — transcender les limitations perçues du rock comme simple divertissement adolescent — et dans ce qu'elle a de plus prétentieux — croire que la sophistication technique garantit automatiquement la profondeur artistique.
"Bienvenue dans les marges du son", proclame fièrement la devise de ce blog, et Yes incarne parfaitement cette marginalité féconde : groupe mythique ayant vendu cinquante millions d'albums tout en demeurant paradoxalement méconnu du grand public hormis un cercle d'initiés prog. Documenter l'histoire de Yes, c'est célébrer ces zones d'ombre du patrimoine musical mondial où une exigence artistique non négociée peut encore s'épanouir loin des injonctions du formatage mainstream. Puisse cette modeste chronique contribuer à faire découvrir auprès d'auditeurs curieux l'extraordinaire richesse d'un catalogue trop souvent réduit à "Roundabout" et "Owner of a Lonely Heart", alors que les trésors véritables — "Close to the Edge", "The Gates of Delirium", "Starship Trooper" — attendent patiemment dans les marges sonores ceux qui oseront s'y aventurer.







Commentaires
Enregistrer un commentaire
Vos retours sont les bienvenus, même dissonants !