JOURNEY
« Je ne peux pas définir notre musique. Nous essayons juste de créer quelque chose de beau, quelque chose qui touche les gens. Si ça sonne comme du rock progressif, tant mieux. Si ça sonne comme de la pop, tant mieux aussi. Nous ne pensons pas en termes de catégories, nous pensons en termes d'émotions. »
— Neal Schon, guitariste fondateur
"Ne cesse pas de croire"
« On ne cherchait pas à écrire des tubes. On voulait juste écrire de bonnes chansons. » – Steve Perry
📛 Origine du nom du groupe :
Proposé par l'un de leurs roadies lors d'un concours radio, après avoir réalisé que le nom initial "The Golden Gate Rhythm Section" était trop restrictif,
le nom "Journey" (Voyage) a été choisi en 1973 par le manager Walter "Herbie" Herbert. Il reflétait la vision du groupe : une quête musicale sans destination prédéfinie, un voyage perpétuel à travers les genres et les émotions. Ironiquement, ce nom est devenu prophétique : Journey a traversé cinq décennies, plusieurs incarnations, changements de chanteurs, et transformations stylistiques radicales – un véritable voyage musical qui n'a jamais vraiment trouvé de destination finale, continuant encore aujourd'hui.
Journey est l'incarnation parfaite du rock stadium américain des années 70-80 : fusion de virtuosité instrumentale (héritée du rock progressif et du jazz-fusion), de mélodies pop imparables, et d'une production FM-friendly impeccable. Formé en 1973 à San Francisco par d'anciens membres de Santana, le groupe a d'abord exploré un rock progressif instrumental sophistiqué avant de connaître sa révélation commerciale avec l'arrivée du chanteur Steve Perry en 1977. Cette mutation – du prog complexe vers l'AOR (Album-Oriented Rock) accessible – a créé l'un des phénomènes musicaux les plus massifs des années 80, avec des albums multi-platine (Escape, Frontiers) et des singles iconiques ("Don't Stop Believin'", "Open Arms", "Separate Ways"). Malgré le départ de Perry en 1998 et une longue période d'instabilité, Journey a connu une renaissance inattendue dans les années 2000-2010 grâce à la culture internet (YouTube, Glee, The Sopranos) et au recrutement audacieux d'Arnel Pineda, chanteur philippin découvert sur YouTube. Aujourd'hui, Journey reste un symbole de résilience artistique et commerciale, prouvant qu'un groupe peut survivre à la perte de son chanteur emblématique et continuer à remplir des stades mondiaux quatre décennies après sa création. Le groupe est une institution, une machine à mélodies intemporelles, ayant survécu à d'innombrables changements de line-up sans jamais perdre son identité.
Personnel passé et actuel
Formation fondatrice (1973)
- ▸ Neal Schon – Guitare lead, guitare rythmique (1973–présent). Anciennement guitariste de Santana (1971-1972), recruté à seulement 17 ans par Carlos Santana lui-même. Fondateur et seul membre permanent de Journey depuis sa création, Schon est le gardien de l'identité musicale du groupe. Virtuose du blues-rock avec une technique héritée de Eric Clapton et Jeff Beck, il a façonné le son Journey avec ses solos lyriques et émotionnels.
- ▸ Gregg Rolie – Claviers, orgue Hammond, chant (1973-1980, retours ponctuels). Cofondateur avec Schon, Rolie venait également de Santana où il avait co-écrit "Black Magic Woman" et chanté "Evil Ways". Claviériste formé au jazz et au blues, il apportait la dimension progressive au son initial de Journey. Son départ en 1980, épuisé par les tournées et frustré par la direction pop du groupe, marquera un tournant décisif.
- ▸ Ross Valory – Basse (1973-1985, 1995-2020). Bassiste solide de formation jazz-rock, Valory avait joué avec Steve Miller Band et Frumious Bandersnatch avant Journey. Son jeu de basse mélodique mais discret forme la fondation rythmique du son Journey. Licencié en 2020 suite à des conflits légaux sur la propriété du nom "Journey", il reste néanmoins une figure essentielle des 45 premières années du groupe.
- ▸ Prairie Prince – Batterie (1973, sessions initiales). Batteur de The Tubes, il participe aux premières répétitions et au tout premier concert de Journey le 31 décembre 1973 au Winterland Ballroom de San Francisco. Mais il choisit de rester avec The Tubes, laissant la place à Aynsley Dunbar quelques semaines plus tard.
- ▸ George Tickner – Guitare rythmique (1973-1975). Second guitariste initial, il co-compose plusieurs morceaux du premier album éponyme mais quitte rapidement le groupe pour des raisons personnelles (retour aux études), ne participant qu'à un seul album studio.
Membres "classiques" et ultérieurs
- ▸ Aynsley Dunbar – Batterie (1974-1978). Remplace Prairie Prince début 1974. Batteur britannique expérimenté (John Mayall, Frank Zappa, Jeff Beck), Dunbar apporte une puissance rock et une technique jazz remarquables. Il joue sur les trois premiers albums studio mais sera remplacé en 1978, les autres membres trouvant son style trop agressif pour la direction plus mélodique qu'ils souhaitaient prendre.
- ▸ Robert Fleischman – Chant (1977, brève période). Premier chanteur recruté pour remédier au manque de présence vocale. Voix puissante mais chimie personnelle défaillante avec le reste du groupe. Il ne reste que quelques mois, enregistrant quelques démos (dont une version primitive de "Wheel in the Sky" qui finira sur Infinity), avant d'être remplacé par Steve Perry. Fleischman poursuivra une carrière solo puis rejoindra Vinnie Vincent Invasion dans les années 80.
- ▸ Steve Perry – Chant lead (1977-1987, 1995-1998). L'homme qui a transformé Journey en phénomène mondial. Recruté en octobre 1977 après que Gregg Rolie ait entendu une cassette de sa démo, Perry possède une voix de ténor lyrique exceptionnelle (extension de près de trois octaves) et un instinct pop infaillible. Il co-écrit les plus grands hits du groupe ("Don't Stop Believin'", "Open Arms", "Faithfully", "Separate Ways") et devient rapidement la figure de proue médiatique de Journey. Son perfectionnisme obsessionnel (37 prises vocales pour "Open Arms") crée des tensions mais produit des résultats exceptionnels. Il quitte le groupe en 1987 épuisé, revient brièvement en 1995-1996 pour l'album Trial by Fire, puis disparaît définitivement en 1998 après avoir refusé de se faire opérer de la hanche pour continuer la tournée. Son départ plonge Journey dans une crise existentielle dont le groupe mettra une décennie à se remettre. Perry sortira finalement un album solo en 2018 (Traces), son premier matériau original en 24 ans, inspiré par une histoire d'amour tardive avec une femme décédée d'un cancer.
- ▸ Steve Smith – Batterie (1978-1985, 1995-1998). Remplace Aynsley Dunbar en 1978. Formé au jazz (Berklee College of Music), Smith apporte une sophistication rythmique et une subtilité dynamique que Dunbar n'avait pas. Il joue sur tous les albums classiques de l'ère Perry (Infinity, Evolution, Departure, Escape, Frontiers, Raised on Radio). Sa modulation entre douceur (balais sur les ballades) et puissance (rock sur les refrains) est essentielle au son Journey. Il quitte en 1985 pour se consacrer au jazz (Steps Ahead, Vital Information), revient brièvement 1995-1998, puis se retire définitivement pour sa carrière jazz. Considéré comme l'un des meilleurs batteurs rock de sa génération.
- ▸ Jonathan Cain – Claviers, piano, guitare rythmique (1980–présent). Remplace Gregg Rolie en octobre 1980. Venu de The Babys (groupe AOR britannique), Cain apporte immédiatement un impact songwriting massif : il co-écrit "Don't Stop Believin'" (première chanson travaillée avec le groupe), puis "Open Arms", "Faithfully", "Who's Crying Now", et une douzaine d'autres hits. Formé classiquement au piano, il possède un sens mélodique pop infaillible et une capacité à structurer des chansons radio-friendly impeccables. Sa collaboration avec Steve Perry définit le son Journey des années 80. Après le départ de Perry, Cain reste fidèle au groupe et co-écrit avec tous les chanteurs successifs. Marié à Paula White (prédicatrice évangélique et conseillère spirituelle de Donald Trump) depuis 2015, il a parfois été critiqué pour mélanger sa foi religieuse conservatrice avec Journey, créant des tensions avec certains fans progressistes.
- ▸ Steve Augeri – Chant lead (1998-2006). Premier remplaçant officiel de Steve Perry. Découvert par Neal Schon et Jonathan Cain après des auditions massives, Augeri possède une voix étonnamment similaire à Perry (même tessiture de ténor, même vibrato), ce qui facilite l'interprétation du répertoire classique. Il enregistre deux albums studio (Arrival 2001, Generations 2005) qui se vendent modestement mais stabilisent le groupe. Malheureusement, il développe des problèmes vocaux chroniques (nodules, infections) qui culminent en 2006 quand il perd complètement sa voix en tournée, forçant son départ. Aujourd'hui, il poursuit une carrière solo et participe occasionnellement à des tributes Journey.
- ▸ Jeff Scott Soto – Chant lead (2006-2007, intérim). Chanteur rock expérimenté (Yngwie Malmsteen, Talisman, Trans-Siberian Orchestra), Soto est recruté en urgence en 2006 quand Steve Augeri perd sa voix au milieu d'une tournée. Il termine la tournée et enregistre l'album Generations (sorti en 2005 mais réenregistré partiellement). Cependant, son style vocal plus metal et moins pop ne convainc pas totalement, et le groupe continue à chercher un remplaçant permanent. Soto sera remercié en 2007 de manière controversée (licencié par email), créant une amertume publique.
- ▸ Arnel Pineda – Chant lead (2007–présent). Le choix le plus audacieux et improbable de l'histoire de Journey. Pineda, chanteur philippin né en 1967, est découvert par Neal Schon en 2007 via des vidéos YouTube où il chante avec son groupe de reprises The Zoo dans des clubs de Manille. Schon est stupéfait : Pineda possède une voix quasi-identique à Steve Perry, avec la même extension, le même vibrato, la même capacité à atteindre les aigus stratosphériques. Schon le contacte via email (Pineda croit d'abord à un canular), l'auditionne par téléphone, puis le fait venir aux États-Unis. En décembre 2007, Pineda devient officiellement le chanteur de Journey – histoire Cendrillon moderne qui sera documentée dans le film Don't Stop Believin': Everyman's Journey (2012). Pineda apporte une énergie juvénile et une gratitude palpable (il vient d'une extrême pauvreté aux Philippines, a vécu dans les rues après la mort de sa mère), ce qui redynamise le groupe. Il enregistre deux albums studio (Eclipse 2011, Freedom 2022) et continue de tourner mondialement avec Journey. Malgré des critiques initiales (accusations de n'être qu'un "clone de Perry"), Pineda s'est imposé par sa longévité (17 ans au compteur) et son professionnalisme.
- ▸ Deen Castronovo – Batterie, chant d'appoint (1998-2015, retours ponctuels 2021–présent). Remplace Steve Smith en 1998. Batteur puissant formé au hard rock (Bad English, Hardline, Ozzy Osbourne), Castronovo apporte une énergie rock plus brute que Smith. Il possède aussi une voix forte, chantant occasionnellement en harmonies et même en lead sur certains morceaux live. Licencié en 2015 suite à des arrestations pour violence domestique (charges ultérieurement abandonnées), il sera réintégré en 2021 après avoir suivi une thérapie et reconstruit sa vie personnelle. Son retour illustre la politique de "seconde chance" de Journey, non sans controverses.
- ▸ Steve Smith (retour temporaire 2015-2016) – Revient brièvement pour dépanner après le départ de Castronovo, mais repart rapidement pour se concentrer sur sa carrière jazz.
- ▸ Jason Derlatka – Claviers additionnels (2020–présent, sessions et tournées). Claviériste de session qui renforce les parties claviers live, permettant à Jonathan Cain de se concentrer sur le piano et la guitare rythmique.
- ▸ Todd Jensen – Basse (2020–présent). Remplace Ross Valory après son licenciement en 2020. Bassiste de session expérimenté (David Lee Roth, Alice Cooper, Ozzy Osbourne), Jensen assure la fondation rythmique sans chercher à réinventer le son Journey.
Musiciens additionnels (tournées & lives majeurs)
- ▸ Narada Michael Walden – Batterie (2016-2020, tournées). Batteur funk-soul renommé (Jeff Beck, Mahavishnu Orchestra) et producteur à succès (Whitney Houston, Aretha Franklin), Walden assure les tournées entre 2016 et 2020, apportant un groove plus funky que ses prédécesseurs.
- ▸ Omar Hakim – Batterie (2015, intérim). Batteur de session légendaire (Weather Report, Sting, David Bowie, Madonna, Daft Punk), Hakim remplace temporairement Castronovo en 2015 après son licenciement. Il ne reste que quelques mois, le temps que Journey recrute un batteur permanent.
- ▸ Randy Jackson – Basse (1985-1987). Oui, le futur juge d'American Idol ! Jackson remplace Ross Valory de 1985 à 1987, jouant sur l'album Raised on Radio. Bassiste de session expérimenté (il avait travaillé avec Aretha Franklin, Mariah Carey, Madonna), Jackson apporte un groove R&B plus prononcé mais ne reste que deux ans, préférant la liberté du travail en studio à la contrainte des tournées rock. Son passage dans Journey reste une anecdote fascinante de sa carrière pré-télévision.
- ▸ Michaele Lanning, Wornell Jones, Michael Lewis – Choristes additionnels lors de tournées majeures (années 80). Renforcent les harmonies vocales live, permettant de reproduire les arrangements studio sophistiqués.
- ▸ Gregg Rolie (retours ponctuels) – Revient occasionnellement sur scène avec Journey pour des concerts spéciaux ou des inductions (Rock and Roll Hall of Fame 2017), créant des moments émouvants de réunion.
- ▸ John Pierce – Basse (sessions studio ponctuelles), notamment sur certaines pistes d'Eclipse (2011).
Biographie concise
Journey naît en février 1973 à San Francisco, Californie, de la rencontre entre deux anciens membres de Santana : le guitariste prodige Neal Schon (21 ans) et le claviériste-chanteur Gregg Rolie (26 ans). Tous deux viennent de quitter Santana après l'album Caravanserai (1972), frustrés par la direction de plus en plus jazzy et expérimentale que prenait le groupe sous l'influence de Carlos Santana. Schon, en particulier, rêve de créer un projet où sa guitare serait au centre, libérée des contraintes du format Santana.
Avec le manager Walter "Herbie" Herbert (ancien roadie de Santana devenu entrepreneur visionnaire), Schon et Rolie recrutent le bassiste Ross Valory et le guitariste rythmique George Tickner, tous deux issus de la scène rock de San Francisco. Pour la batterie, ils font appel à Prairie Prince des Tubes, mais celui-ci ne reste qu'un concert (le 31 décembre 1973 au Winterland Ballroom) avant d'être remplacé par Aynsley Dunbar, batteur britannique chevronné (ex-John Mayall, Frank Zappa, Jeff Beck). Le nom "Journey" est choisi par Herbert pour symboliser une quête musicale ouverte, sans destination prédéfinie.
Phase 1 : Le rock progressif instrumental (1973-1977)
Les trois premiers albums – Journey (1975), Look into the Future (1976), Next (1977) – explorent un rock progressif sophistiqué, mélange de jazz-fusion (influence Santana/Mahavishnu Orchestra) et de hard rock britannique (influence Deep Purple/Led Zeppelin). Ces albums sont largement instrumentaux ou avec des vocals mineurs assurés par Gregg Rolie. Schon et Dunbar dominent : longues improvisations guitaristiques, structures complexes, emphase sur la virtuosité technique. Mais les ventes sont décevantes (environ 100 000 exemplaires par album), et Columbia Records menace de résilier le contrat. Le groupe comprend qu'il doit évoluer ou disparaître.
Phase 2 : L'arrivée de Steve Perry et la révélation commerciale (1977-1987)
En 1977, Herbert et le groupe réalisent qu'ils ont besoin d'un chanteur lead charismatique pour percer commercialement. Ils auditionnent Robert Fleischman, qui reste quelques mois mais crée des tensions personnelles. C'est alors que Gregg Rolie entend une cassette démo d'un chanteur inconnu de 28 ans, Steve Perry, natif de Hanford (Californie). Perry a une voix de ténor lyrique exceptionnelle, capable d'atteindre des aigus stratosphériques tout en conservant chaleur et émotion. Recruté en octobre 1977, il transforme immédiatement Journey.
Techniques & matériel (signature sonore)
- ▸ Neal Schon (Guitare) : Son jeu fusionne l'expressivité blues-rock et la fluidité jazz. À l'ère classique, sa Gibson Les Paul Custom "Black Beauty" branchée dans des Marshall Major modifiés génère le sustain légendaire des solos. Il est un pionnier de l'usage du delay analogique (Boss DM-2) pour créer de l'aura mélodique. Aujourd'hui, il utilise principalement ses guitares signature PRS et des modélisateurs Fractal Audio Axe-Fx pour reproduire en tournée la chaleur de ses amplis à lampes.
- ▸ Jonathan Cain (Claviers) : Architecte des ambiances. Il remplace l'orgue Hammond de Rolie par le piano (Steinway pour les ballades) et le Fender Rhodes pour les couleurs douces. Ses nappes orchestrales iconiques sur Escape et Frontiers sont générées par des synthétiseurs Oberheim OB-X et OB-Xa et Roland. Son approche est celle d'un coloriste, choisissant des sons évocateurs qu'il joue avec le feeling d'un pianiste.
- ▸ Steve Smith (Batterie) : Virtuose formé au Berklee College of Music, il apporte une précision et une sophistication jazz à la batterie rock. Son jeu allie une frappe puissante (« Separate Ways ») à une délicatesse de touché (« Open Arms »). Il est connu pour son accordage précis et son sens infaillible du tempo, fondation inébranlable du son Journey.
- ▸ Ross Valory (Basse) : Le pilier. Son jeu sur Fender Precision Bass est l'archétype de la basse stadium : un son rond, punchy, suivant les racines d'accords avec une régularité métronomique, libérant la mélodie pour les autres instruments.
- ▸ Production Mike Stone : Une clarté sonore exemplaire, privilégiant la séparation des instruments.
- Cette complémentarité technique, où chaque virtuose se met au service de la chanson, est le secret de la cohérence sonore du groupe à travers les décennies.
Style & influences
Journey incarne une évolution stylistique fascinante, passant du rock progressif/jazz-fusion sophistiqué (1973-1977) à l'AOR (Album-Oriented Rock) mainstream (1978-présent), tout en conservant une signature technique héritée de leurs racines. Cette mutation n'est pas une trahison mais une adaptation intelligente : le groupe a compris que la virtuosité pouvait coexister avec l'accessibilité mélodique.
Genres pratiqués (évolution chronologique)
Phase 1 (1973-1977) : Rock progressif & jazz-fusion
Les trois premiers albums (Journey 1975, Look into the Future 1976, Next 1977) explorent un territoire musical sophistiqué, proche de Santana, Mahavishnu Orchestra, Weather Report, Return to Foreveret les jams bluesy de la scène de San Francisco. Longues improvisations guitaristiques (Neal Schon déployant des solos de 5-7 minutes), structures complexes (changements de tempos fréquents, signatures rythmiques inhabituelles comme 7/8 ou 5/4), emphase sur l'interplay instrumental (dialogues entre guitare et orgue Hammond), vocals minimaux assurés par Gregg Rolie. Ce son attire l'estime critique mais échoue commercialement : chaque album se vend à environ 100 000 exemplaires, chiffre insuffisant pour Columbia Records qui menace de résilier le contrat.
Phase 2 (1977-1979) : AOR / Arena rock / Power ballades
L'arrivée de Steve Perry (octobre 1977) L'arrivée de Steve Perry et du producteur Roy Thomas Baker (connu pour son travail avec Queen) est déterminante et transforme radicalement le son. Baker apporte le sens des harmonies vocales luxuriantes et de la production « grand public » sans sacrifier la puissance. L'influence de la pop mélodique des Beatles et du rock FM américain (Boston, Foreigner) se fait sentir. Journey abandonne les longues improvisations pour des structures chanson classiques (couplet-refrain-pont, durée 3-5 minutes), privilégie les mélodies vocales accrocheuses sur la virtuosité instrumentale gratuite, et intègre des power ballades piano-voix (Open Arms, Faithfully) qui deviendront leur signature commerciale. Le producteur Roy Thomas Baker (Queen) polit le son, ajoutant des harmonies vocales empilées, des arrangements orchestraux, et une production FM-radio-friendly. Cette phase culmine avec Escape (1981) et Frontiers (1983), albums qui définissent le template de l'AOR années 80 : guitares puissantes mais mélodiques, claviers atmosphériques (synthés Yamaha DX7, piano Steinway), voix de ténor stratosphériques, refrains anthémiques stadium-ready. Journey devient le groupe rock américain le plus populaire de l'époque, vendant des millions d'albums et remplissant des arenas de 15 000-20 000 places.
Phase 3 (1980-1983) : Apogée - l'Arena Rock défini.
Avec l'arrivée de Jonathan Cain, le son se cristallise. C'est un mélange de : Power chords de hard rock (Schon), de mélodies de piano pop (Cain, influencé par la tradition de la Great American Songbook), de chant de ténor lyrique (Perry, avec des accents soul et gospel), et de nappes de synthétiseur cinématographiques. Le résultat, à mi-chemin entre le rock stadium et la pop sophistiquée, deviendra le blueprint de toute une décennie.
Phase 4 (1998-présent) : Post-Perry & Renaissance - AOR classique revisité
Après le départ de Steve Perry (1998), Journey avec ses chanteurs successifs (Augeri, Pineda) conserve le son AOR classique sans chercher à innover radicalement. Les albums post-Perry (Arrival 2001, Eclipse 2011, Freedom 2022) reproduisent la formule éprouvée des années 80 : ballades émotionnelles, rockers mid-tempo, solos de guitare lyriques, production impeccable. Cette fidélité au son classique est à la fois une force (les fans retrouvent ce qu'ils aiment) et une faiblesse (accusations de recyclage, manque de prise de risque). Mais Journey assume pleinement ce choix : plutôt que de suivre les modes (grunge années 90, nu-metal années 2000, indie rock années 2010), le groupe reste fidèle à son identité AOR, devenant un patrimoine vivant du rock stadium américain.
Journey a ainsi réalisé l'exploit de synthétiser des influences aussi diverses que le jazz fusion, le hard rock britannique, la pop des Beatles et la soul en un cocktail unique, immédiatement identifiable : le « son Journey », à la fois technique, émotionnel et massivement accessible.
Influences principales (artistes & courants)
- ▸ Santana – Influence fondatrice évidente : Schon et Rolie viennent directement de ce groupe. On retrouve dans les premiers albums Journey l'orgue Hammond tourbillonnant, les percussions latines occasionnelles, les solos de guitare saturés mais mélodiques. Même après la mutation AOR, Neal Schon conserve ce phrasé Santana dans ses solos : bends expressifs, vibratos larges, approche blues-rock teintée de jazz.
- ▸ Mahavishnu Orchestra / John McLaughlin – Influence technique majeure sur Neal Schon. Les passages rapides en legato (hammer-ons/pull-offs), les runs chromatiques ascendantes, et l'approche "guitare comme voix" viennent directement de McLaughlin. Sur les premiers albums Journey, certains solos instrumentaux (Kohoutek, Of a Lifetime) sont quasi-indiscernables du jazz-fusion mahavishnu.
- ▸ Deep Purple / Led Zeppelin – Influence hard rock britannique. L'orgue Hammond de Gregg Rolie s'inspire de Jon Lord (Deep Purple), avec ces nappes tourbillonnantes et ces riffs d'orgue puissants. La section rythmique Valory-Dunbar (puis Valory-Smith) emprunte la lourdeur et la précision des groupes hard rock anglais. Sur Next (1977), certains morceaux (Hustler) sonnent comme du Deep Purple américanisé.
- ▸ Queen – Influence décisive sur la phase AOR. Le producteur Roy Thomas Baker (qui a travaillé sur A Night at the Opera et News of the World de Queen) apporte à Journey cette esthétique d'harmonies vocales empilées, d'arrangements orchestraux, et de production FM sophistiquée. Infinity (1978), premier album avec Baker, sonne comme Queen rencontre Santana : guitares puissantes, claviers atmosphériques, voix multi-trackées créant des murs de son vocaux. Steve Perry admirait ouvertement Freddie Mercury, et on entend cette influence dans sa manière de phraser, de moduler dynamiquement, de jouer avec les silences.
- ▸ The Beatles – Influence mélodique sous-estimée. Jonathan Cain, formé classiquement, avait étudié les harmonies Beatles, et on retrouve dans ses compositions (Don't Stop Believin', Open Arms) cette sophistication harmonique discrète : progressions d'accords non-évidentes, lignes de basse descendantes chromatiques (technique McCartney), modulations subtiles. Perry admirait également Paul McCartney pour sa capacité à écrire des mélodies vocales immédiatement mémorables mais jamais simplistes.
- ▸ Sam Cooke / Aretha Franklin / Soul années 60 – Influence vocale majeure sur Steve Perry. Bien que chanteur rock, Perry possède une approche soul dans son phrasé : melismes (ornementations vocales où une syllabe est chantée sur plusieurs notes), inflexions gospel, capacité à transmettre l'émotion brute. Sur les ballades (Open Arms, Faithfully), Perry chante comme un chanteur soul blanc, privilégiant l'expressivité émotionnelle sur la démonstration technique froide.
Signature stylistique (ce qui rend Journey unique)
Ce qui distingue Journey des autres groupes AOR (REO Speedwagon, Foreigner, Styx) est la coexistence de virtuosité technique et d'accessibilité mélodique. Là où beaucoup de groupes AOR choisissent soit la technicité (Dream Theater, Yes) soit la simplicité commerciale (Bon Jovi, Def Leppard), Journey parvient à être les deux simultanément. Neal Schon peut jouer des solos jazz-fusion complexes (La Raza del Sol) et des mélodies pop simples (Lovin', Touchin', Squeezin') sur le même album. Steve Smith peut alterner batterie jazzy subtile (balais sur Open Arms) et power rock stadium (double pédale sur Stone in Love). Cette dualité crée un son riche : assez sophistiqué pour intéresser les musiciens, assez accessible pour toucher le grand public.
Un autre élément distinctif est l'équilibre entre guitare et claviers. Dans beaucoup de groupes rock, soit la guitare domine (AC/DC, Led Zeppelin), soit les claviers dominent (Europe, Asia). Chez Journey, Schon et Cain (ou Rolie avant lui) partagent l'espace sonore équitablement : la guitare ne massacre jamais les claviers, les claviers ne noient jamais la guitare. Sur Separate Ways, par exemple, le riff synthétique de Cain et le riff de guitare de Schon s'entrelacent plutôt que de se combattre. Cette approche collaborative crée une richesse harmonique et texturale rare dans le rock FM.
Discographie officielle
Albums studio
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▸ Journey – 1er avril 1975 (Columbia Records)
Premier album éponyme. Jazz-rock instrumental complexe, production sèche. Un album de niche, posant les bases techniques. Prog-rock / Jazz-fusion. Lineup : Schon, Rolie, Valory, Dunbar, Tickner. Production : Glen Kolotkin. Enregistré aux CBS Studios, San Francisco. Ventes : ~100 000 exemplaires. Morceaux clés : "Of a Lifetime", "Kohoutek", "Topaz". -
▸ Look into the Future – Janvier 1976 (Columbia Records)
Prog-rock. Lineup : Schon, Rolie, Valory, Dunbar. Production : Glen Kolotkin. Ventes : ~120 000 exemplaires. Morceaux clés : "On a Saturday Nite", "It's All Too Much", "Look into the Future". -
▸ Next – 11 février 1977 (Columbia Records)
Hard rock progressif. Dernière tentative prog avant mutation AOR. Lineup : Schon, Rolie, Valory, Dunbar. Production : Glen Kolotkin. Ventes : ~150 000 exemplaires. Morceaux clés : "Spaceman", "People", "I Would Find You". -
▸ Infinity – Janvier 1978 (Columbia Records) RÉVOLUTION
Son poli, mélodies accrocheuses, harmonies vocales. AOR. RÉVOLUTION : premier album avec Steve Perry. Lineup : Schon, Rolie, Valory, Dunbar, Perry. Production : Roy Thomas Baker. Certifications : 3x Platine US. Billboard 200 : n°21. Morceaux clés : "Wheel in the Sky" (n°57), "Lights" (n°68), "Anytime", "Feeling That Way". L'album qui a tout changé. - ▸ Evolution – Mars 1979 (Columbia Records). Affinement de la formule AOR, Son plus homogène, dernier album avec Gregg Rolie aux claviers et premier album avec Steve Smith (batterie). Lineup : Schon, Rolie, Valory, Smith, Perry. Production : Roy Thomas Baker. Certifications : 3x Platine US. Billboard 200 : n°20. Morceaux clés : "Lovin', Touchin', Squeezin'" (n°16, premier Top 20), "Just the Same Way" (n°58), "Too Late".
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▸ Departure – 29 février 1980 (Columbia Records)
Hard rock AOR. Dernier album avec Gregg Rolie. Lineup : Schon, Rolie, Valory, Smith, Perry. Production : Geoff Workman & Kevin Elson. Certifications : 2x Platine US. Billboard 200 : n°8 (premier Top 10). Morceaux clés : "Any Way You Want It" (n°23), "Walks Like a Lady" (n°32), "Good Morning Girl / Stay Awhile". -
▸ Dream, After Dream – Juin 1980 (Columbia/Sony Japan)
Bande originale (film japonais). Album orchestral et expérimental, dernier avec Rolie. Sortie limitée (Japon uniquement). Production : Kevin Elson. - ▸ Escape (stylisé E5C4P3) – 17 juillet 1981 (Columbia Records) L'APOTHÉOSE. AOR. APOGÉE COMMERCIAL. Concentration parfaite de power ballads et de rocks intemporels Premier album avec Jonathan Cain. Lineup : Schon, Cain, Valory, Smith, Perry. Production impeccable : Mike Stone & Kevin Elson. Certifications : 9x Platine US (9 millions). Billboard 200 : n°1 (9 semaines au sommet). Morceaux clés : "Don't Stop Believin'" (n°9), "Who's Crying Now" (n°4), "Open Arms" (n°2, 6 semaines), "Stone in Love". Chef-d'œuvre absolu de l'Arena Rock.
- ▸ Frontiers – 22 février 1983 (Columbia Records) La suite logique, plus synthétique et agressive. Tensions internes sur la direction artistique, mais succès monstre. AOR. Ligne classique au sommet. Lineup : Schon, Cain, Valory, Smith, Perry. Production : Mike Stone & Kevin Elson. Certifications : 6x Platine US. Billboard 200 : n°2. Morceaux clés : "Separate Ways (Worlds Apart)" (n°8), "Faithfully" (n°12), "Send Her My Love" (n°23), "After the Fall" (n°23).
- ▸ Raised on Radio – 20 avril 1986 (Columbia Records) Son plus léger, typique des années 80 et dernier album avec Perry jusqu'en 1996. AOR / Pop-rock. Album fragmenté : Valory et Smith écartés des sessions. Lineup studio : Schon, Cain, Perry + musiciens de session. Production : Steve Perry, Mike Stone. Certifications : 4x Platine US. Billboard 200 : n°4. Morceaux clés : "Be Good to Yourself" (n°9), "Suzanne" (n°17), "Girl Can't Help It" (n°17), "I'll Be Alright Without You" (n°14).
- ▸ Trial by Fire – 22 octobre 1996 (Columbia Records) Reformation surprise du line-up classique. Album mature, bien accueilli. La tournée est annulée, Perry quitte à nouveau. AOR mature. Reformation ligne classique après 10 ans. Lineup : Schon, Cain, Valory, Smith, Perry. Production : Kevin Shirley. Certifications : 1x Platine US. Billboard 200 : n°3. Morceaux clés : "When You Love a Woman" (n°12), "Message of Love", "Can't Tame the Lion". Dernier album avec Steve Perry (départ définitif 1998).
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▸ Arrival – 3 avril 2001 (Columbia Records)
AOR. Premier album post-Perry avec Steve Augeri. Lineup : Schon, Cain, Valory, Castronovo, Augeri. Production : Kevin Shirley. Certifications : Or US (~500 000). Billboard 200 : n°56. Morceaux clés : "Higher Place", "All the Way", "Livin' to Do". -
▸ Generations – 25 août 2005 (Sanctuary/Columbia)
AOR. Dernier album avec Augeri. Lineup : Schon, Cain, Valory, Castronovo, Augeri. Production : Kevin Shirley. Billboard 200 : n°170. Morceaux clés : "Faith in the Heartland", "The Place in Your Heart". - ▸ Revelation – 3 juin 2008 (Nomota/Frontiers) Renaissance spectaculaire avec Arnel Pineda, nouveaux titres, re-recordings des classiques avec Pineda, concert live. Preuve que le groupe pouvait survivre et prospérer sans Perry. AOR. Premier album avec Arnel Pineda. Double CD (24 pistes). Lineup : Schon, Cain, Valory, Castronovo, Pineda. Production : Kevin Shirley. Certifications : Or US. Billboard 200 : n°5. Morceaux clés : "Never Walk Away", "Where Did I Lose Your Love", "After All These Years".
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▸ Eclipse – 24 mai 2011 (Frontiers Records)
AOR. Lineup : Schon, Cain, Valory, Castronovo, Pineda. Production : Kevin Shirley. Billboard 200 : n°13. Morceaux clés : "City of Hope", "Edge of the Moment", "Resonate". - ▸ Freedom – 8 juillet 2022 (BMG/Frontiers) Retour à un son plus guitar-oriented montrant un groupe toujours en quête, piloté par le duo historique Schon/Cain. AOR. Album le plus long (15 pistes, 73 minutes). Lineup : Schon, Cain, Walden, Jackson (Randy), Pineda. Production : Narada Michael Walden. Billboard 200 : n°88. Morceaux clés : "You Got the Best of Me", "Don't Give Up on Us", "Still Believe in Love", "Let It Rain".
Albums live
- ▸ Captured – 30 janvier 1981 (Columbia Records). Enregistré en 1980 durant la tournée Departure. Certifications : Or US. Billboard 200 : n°9. Capture l'énergie phénoménale de la tournée Departure à l'aube du succès colossal.
- ▸ Greatest Hits Live – 29 septembre 1998 (Columbia). Compilation live de performances 1981-1983. Dernières performances du line-up classique avant la longue hibernation.
- ▸ Live in Houston 1981: The Escape Tour – 6 novembre 2005 (DVD/CD). Concert légendaire au Summit de Houston, 6 novembre 1981. Formation Perry-Schon-Cain-Valory-Smith au sommet. Considéré comme le document live ultime de l'ère Perry, avec une prise de son remasterisée exceptionnelle.
- ▸ Live in Manila – 28 septembre 2010 (DVD/Blu-ray). Premier concert live DVD avec Arnel Pineda, enregistré aux Philippines.
- ▸ Live in Concert at Lollapalooza – 4 mars 2022 (enregistrement streaming). Performance à Lollapalooza 2021 avec formation actuelle.
Compilations & coffrets (sélection)
- ▸ In the Beginning – 1979 (promo/Japon uniquement). Compilation des premiers morceaux prog-rock.
- ▸ Journey's Greatest Hits – 15 novembre 1988 (Columbia). LA compilation référence. Certifications : 15x Platine US (15 millions !). Remastering Bob Ludwig. Inclut tous les hits majeurs.
- ▸ Time³ – 19 octobre 1992 (Columbia). Triple CD : best-of + raretés + live.
- ▸ The Essential Journey – 16 octobre 2001 (Columbia/Legacy). Double CD couvrant 1975-1996. Certifications : Or US.
- ▸ Greatest Hits 2 – 1er novembre 2011 (Columbia/Legacy). Suite du best-of 1988, focalisée période post-Perry.
- ▸ Original Album Series – Octobre 2010 (Rhino/Warner). Coffret 5 CD : rééditions des albums Infinity, Evolution, Departure, Escape, Frontiers.
Morceaux phares (repères rapides)
- ▸ "Wheel in the Sky" – Infinity (1978) – n°57 US. Premier hit avec Perry. Le premier grand succès radio.
- ▸ "Lights" – Infinity (1978) – n°68 US. Hymne de San Francisco.
- ▸ "Lovin', Touchin', Squeezin'" – Evolution (1979) – n°16 US. Premier Top 20.
- ▸ "Any Way You Want It" – Departure (1980) – n°23 US. Rock énergique. L'énergie pure stadium rock.
- ▸ "Don't Stop Believin'" – Escape (1981) – n°9 US. LE morceau iconique. L'hymne absolu, réhabilité par The Sopranos et Glee. Renaissance 2007 (The Sopranos). Plus de 7 millions téléchargements iTunes.
- ▸ "Open Arms" – Escape (1981) – n°2 US (6 semaines). Power ballade définitive. Double platine.
- ▸ "Who's Crying Now" – Escape (1981) – n°4 US. Co-écrit Cain/Perry.
- ▸ "Stone in Love" – Escape (1981) – Morceau album devenu classique live.
- ▸ "Separate Ways (Worlds Apart)" – Frontiers (1983) – n°8 US. Riff synthé iconique. Le rock synthétique parfait.
- ▸ "Faithfully" – Frontiers (1983) – n°12 US. Ballade sur la vie de tournée. L'autre ballade monumentale.
- ▸ "Send Her My Love" – Frontiers (1983) – n°23 US.
- ▸ "Be Good to Yourself" – Raised on Radio (1986) – n°9 US.
- ▸ "I'll Be Alright Without You" – Raised on Radio (1986) – n°14 US.
- ▸ "When You Love a Woman" – Trial by Fire (1996) – n°12 US. Retour de Perry.
Récompenses & reconnaissances
- Le succès commercial de Journey s'est traduit par une pluie de certifications et, plus tard, par une reconnaissance institutionnelle pour son impact culturel.
- ▸ American Music Awards – 1982 : Favorite Pop/Rock Band, Duo or Group. Reconnaissance du phénomène Escape.
- ▸ Billboard Music Awards – 1982 : Top Pop Artist, Top Pop Album (Escape). Domination commerciale absolue.
- ▸ Hollywood Walk of Fame – 2005 : Étoile attribuée au 6750 Hollywood Boulevard. Reconnaissance patrimoniale.
- ▸ Rock and Roll Hall of Fame – 7 avril 2017 : Intronisation (catégorie Performers). Lineup intronisé : Neal Schon, Jonathan Cain, Steve Perry, Aynsley Dunbar, Gregg Rolie, Ross Valory, Steve Smith. Cérémonie émouvante au Barclays Center (Brooklyn, NY). Perry assiste et se réconcilie publiquement avec Schon après 20 ans de silence, mais refuse de monter sur scène avec le groupe actuel. Induction présentée par Tom Morello (Rage Against the Machine). Performance live par Journey avec Arnel Pineda (Perry ne chante pas).
- ▸ San Francisco Legacy – 2008 : "Lights" adoptée comme chanson semi-officielle de la ville de San Francisco. Jouée lors d'événements sportifs (Giants, 49ers), cérémonies publiques. Symbole d'identité locale.
- ▸ RIAA Certifications (cumulées) – Plus de 100 millions d'albums vendus mondialement (estimation officielle). États-Unis seuls : 48 millions certifiés (RIAA). Greatest Hits (1988) : 15x Platine (disque le plus vendu du catalogue). Escape (1981) : 9x Platine. Frontiers (1983) : 6x Platine.
- ▸ iTunes Store Legacy – 2009 : "Don't Stop Believin'" devient le titre le plus téléchargé du catalogue iTunes (catégorie rock classique), dépassant 7 millions de téléchargements. Renaissance inattendue 28 ans après sa sortie grâce à The Sopranos et Glee.
- ▸ BMI Awards – Multiples récompenses pour "Don't Stop Believin'", "Open Arms", "Faithfully" en tant que chansons les plus diffusées à la radio américaine (millions de passages cumulés sur 40 ans).
- ▸ VH1 "100 Greatest Rock Songs" – "Don't Stop Believin'" classée dans le top 50. "Open Arms" élue "plus grande power ballade de tous les temps" dans divers classements VH1.
- ▸ Rolling Stone "500 Greatest Songs of All Time" – "Don't Stop Believin'" incluse (édition 2010, révisée 2021). Reconnaissance critique tardive mais significative.
- ▸ Songwriters Hall of Fame – Jonathan Cain (2020) et Neal Schon (2023) reconnus individuellement pour leurs contributions au songwriting américain.
Note sur l'absence de Grammy Awards : Malgré leur succès commercial massif, Journey n'a jamais remporté de Grammy. Ils ont été nominés une seule fois : Best Rock Performance by a Duo or Group with Vocal pour "When You Love a Woman" (1997), battus par The Dave Matthews Band. Cette absence reflète le mépris historique de l'establishment critique rock envers l'AOR corporate, considéré comme trop commercial, trop formaté. Ironiquement, Journey a vendu plus d'albums que beaucoup de groupes multi-Grammy, prouvant le divorce entre succès critique et succès populaire.
Anecdotes & faits marquants
- L'histoire de Journey est émaillée de moments improbables, de décisions cruciales et de rebondissements dignes d'un scénario hollywoodien. En voici une sélection qui dessine les contours humains du mythe.
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▸ La découverte de Steve Perry via une cassette (1977)
Gregg Rolie entend par hasard une démo cassette d'un chanteur inconnu, Steve Perry, membre d'un groupe obscur appelé Alien Project qui venait de se dissoudre après la mort tragique de leur bassiste dans un accident de voiture. Perry, démoralisé, avait presque abandonné la musique et travaillait dans un studio d'enregistrement à Los Angeles. Rolie est stupéfait par la voix : "C'était exactement ce que nous cherchions, cette combinaison de puissance rock et de sensibilité pop." Journey contacte Perry, l'auditionne, et le recrute en octobre 1977. Le reste est histoire. Ironie : Perry avait initialement refusé l'audition, trouvant Journey "trop progressif" pour son style. C'est l'insistance de Herbie Herbert qui le convainc de tenter sa chance. -
▸ "Don't Stop Believin'" : naissance d'un hymne en 20 minutes (1981)
Selon Jonathan Cain, "Don't Stop Believin'" a été composée en environ 20 minutes lors d'une session nocturne aux Fantasy Studios en février 1981. C'était la première chanson que Cain travaillait avec Journey après son arrivée en octobre 1980. Le riff d'orgue caractéristique (la montée Bb-C-D-F) est venu spontanément, inspiré par les claviers progressifs de Emerson, Lake & Palmer mais simplifié pour un contexte pop. Steve Perry a écrit les paroles en pensant à des petites villes américaines rêvant de grandes villes ("small town girl", "city boy"), thème universel qui explique partiellement le succès massif du morceau. Anecdote fascinante : le titre vient d'une phrase que le père de Cain lui répétait durant son enfance difficile (le père était musicien de jazz raté, la famille vivait dans la pauvreté) : "Don't stop believin', Jon, or you'll end up like me." Cain a transformé cette injonction paternelle en hymne universel d'espoir et de persévérance. Le morceau, aujourd'hui hymne universel, fut le dernier composé pour l'album Escape. La version initiale de Jonathan Cain était plus lente, plus sombre. C'est Neal Schon qui insista pour accélérer le tempo et donner ce riff de piano entraînant. Même Steve Perry doutait de son potentiel single. - ▸ La "guerre des synthés" sur Frontiers : Les sessions de 1983 furent tendues. Neal Schon, voulant un album plus rock, détestait la prédominance des synthétiseurs de Jonathan Cain. Il aurait, selon la légende, menacé de jeter une machine par la fenêtre du studio. Le compromis trouvé donna un album à la fois plus dur (« Edge of the Blade ») et plus synthétique (« Separate Ways »).
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▸ Le rejet d'"Open Arms" par John Waite (1980)
Jonathan Cain avait initialement composé "Open Arms" pour The Babys, son groupe précédent. Le chanteur John Waite l'a rejetée, la trouvant "trop sentimentale" et "pas assez rock'n'roll". Quelques mois plus tard, Cain quitte The Babys pour Journey, présente la chanson à Steve Perry qui comprend immédiatement qu'ils tiennent un hit. "Open Arms" atteint le numéro 2 du Billboard, devient double platine, et s'impose comme l'une des plus grandes power ballades de tous les temps. The Babys se séparent en 1981 dans l'indifférence générale. Waite passera le reste de sa carrière à regretter publiquement cette décision catastrophique, déclarant dans une interview de 1995 : "J'ai rejeté 'Open Arms' et ça restera probablement ma plus grosse erreur professionnelle. Je ne peux pas réécrire l'histoire, mais je peux reconnaître que j'étais un idiot." Ironie supplémentaire : Waite finira par rejoindre Neal Schon et Jonathan Cain dans Bad English (1987-1991), projet post-Journey où ils auront ensemble le hit "When I See You Smile" (n°1 en 1989) — comme si l'univers leur offrait une seconde chance de collaboration. -
▸ 37 prises vocales pour "Open Arms" (1981)
Steve Perry, perfectionniste légendaire, a enregistré 37 prises vocales complètes d'"Open Arms" avant d'être satisfait. L'ingénieur Kevin Elson raconte : "Steve était obsédé. Il chantait la chanson entière, on écoutait, et il disait 'Non, pas assez émotionnel' ou 'Trop technique'. Il voulait trouver cet équilibre parfait entre contrôle et vulnérabilité. Ça a pris trois jours." Ce perfectionnisme créait des tensions (les autres membres voulaient avancer), mais produisait des résultats exceptionnels. La prise finale capture une sincérité émotionnelle rare, Perry ne "jouant" pas l'émotion mais la vivant réellement. Cette exigence caractérisera toute la carrière de Perry et contribuera aussi à ses conflits futurs avec le groupe. - ▸ Un single caché dans un autre : « When You Love a Woman » (1996) fut pressé en single avec une face B qui allait devenir culte : une version live de « I'll Be Alright Without You » contenant un faux départ de Steve Perry. On l'entend dire « Wait a second, wait a second… I gotta put my glasses on » avant de lancer la chanson. Cette version « parlée » est recherchée par les collectionneurs.
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▸ La hanche de Steve Perry et la fin d'une ère - L'échec du « Trial by Fire Tour » (1996). La reformation tant attendue du line-up classique tourna court. Steve Perry se blessa gravement à la hanche lors d'une randonnée dans Hawaii, nécessitant une opération. Refusant de la subir dans l'immédiat, il annula la tournée mondiale, conduisant à son départ définitif et à des années de procès avec le groupe.
En 1998, Steve Perry développe une dégénérescence de la hanche nécessitant une opération chirurgicale majeure et plusieurs mois de rééducation. Les autres membres de Journey, pressés de partir en tournée pour capitaliser sur le succès de Trial by Fire (1996), lui donnent un ultimatum : opère-toi maintenant et rejoins-nous rapidement, ou pars. Perry refuse, estimant que sa santé à long terme passe avant les impératifs commerciaux du groupe. Il quitte Journey définitivement en 1998, créant une amertume qui durera presque vingt ans. Perry et Schon ne se parleront quasiment plus jusqu'à la cérémonie du Rock and Roll Hall of Fame (2017). Perry dira plus tard dans une interview : "Je ne regrette pas ma décision. Ma hanche était détruite, je risquais de ne plus jamais marcher correctement. Mais je regrette la manière dont ça s'est terminé, les mots durs, l'absence de compréhension mutuelle." Cette rupture illustre la tension éternelle dans les groupes rock entre santé personnelle et impératifs commerciaux. -
▸ Arnel Pineda découvert sur YouTube (2007)
En 2007, Neal Schon cherche désespérément un chanteur après le départ de Jeff Scott Soto. Un soir, en naviguant sur YouTube (site encore relativement jeune à l'époque), il tape "Journey tribute band" par curiosité. Il tombe sur des vidéos d'un groupe philippin, The Zoo, jouant dans des clubs de Manille. Le chanteur, Arnel Pineda, possède une voix stupéfiante : même tessiture que Perry, même vibrato, même capacité à atteindre les aigus stratosphériques. Schon regarde une dizaine de vidéos, n'en croit pas ses oreilles. Il contacte Pineda via email (qui croit d'abord à un canular – "Neal Schon de Journey m'écrit ? Impossible !"), l'auditionne par téléphone, puis le fait venir aux États-Unis. En décembre 2007, Pineda devient officiellement le chanteur de Journey. Histoire Cendrillon moderne qui sera documentée dans le film Don't Stop Believin': Everyman's Journey (2012). Pineda vient d'une extrême pauvreté (il a vécu dans les rues de Manille après la mort de sa mère quand il avait 13 ans, chantant dans les rues pour survivre), ce qui rend son ascension encore plus remarquable. Cette découverte via YouTube illustre comment internet a transformé l'industrie musicale : avant YouTube, un chanteur philippin jouant dans des clubs de Manille n'aurait jamais eu la moindre chance d'être découvert par un groupe rock américain majeur. -
▸ La renaissance via The Sopranos (2007)
Le 10 juin 2007, la série HBO The Sopranos diffuse son épisode final légendaire. La scène finale iconique (Tony Soprano dans un diner, tension montante, cut to black abrupt) est accompagnée par "Don't Stop Believin'", qui joue sur le jukebox. Cette utilisation catapulte la chanson (sortie 26 ans plus tôt en 1981) vers une nouvelle génération. Les téléchargements iTunes explosent, le morceau entre dans le top 10 iTunes en 2009, et devient rétrospectivement plus populaire qu'à sa sortie originale. Phénomène rarissime : une chanson de presque trois décennies qui atteint son pic de popularité culturelle longtemps après sa sortie. Journey n'avait rien payé pour ce placement (le créateur David Chase a choisi la chanson pour des raisons purement artistiques), mais en a bénéficié commercialement de manière massive. Cette renaissance sera amplifiée par la série Glee (2009-2015) qui reprendra "Don't Stop Believin'" à de multiples reprises, l'imposant définitivement comme hymne générationnel transcendant son époque d'origine. -
▸ Randy Jackson de Journey à American Idol (1985-1987)
Oui, le futur juge emblématique d'American Idol (2002-2014) a été le bassiste de Journey de 1985 à 1987, jouant sur l'album Raised on Radio et la tournée associée. Jackson, bassiste de session expérimenté (il avait travaillé avec Aretha Franklin, Mariah Carey, Madonna), apportait un groove R&B plus prononcé que Ross Valory. Mais il ne reste que deux ans, préférant la liberté du travail en studio aux contraintes des tournées rock interminables. Quand Jackson devient juge d'American Idol en 2002, Journey connaît une résurgence de popularité : Jackson mentionne régulièrement son passage dans le groupe, et des candidats chantent des classiques Journey pour l'impressionner. Ironie amusante : Jackson, qui avait quitté Journey en 1987 estimant le groupe en déclin, les voit revenir au sommet vingt ans plus tard grâce à internet et à la culture pop. Il dira dans une interview : "Je suis parti au mauvais moment ! Qui savait que Journey redeviendrait énorme en 2007 ?" -
▸ Le procès Ross Valory vs Neal Schon (2020)
En mars 2020, en pleine pandémie COVID, Neal Schon et Jonathan Cain licencient brutalement Ross Valory (bassiste depuis 1973) et Steve Smith (batteur de retour depuis 2015), les accusant d'avoir tenté un "coup d'État corporatif" pour s'emparer du nom "Journey". Selon Schon/Cain, Valory et Smith auraient créé une société concurrente pour contrôler la marque Journey. Valory et Smith nient, affirmant qu'ils protégeaient simplement leurs intérêts légitimes après 45+ ans de service. Bataille juridique médiatisée, règlement à l'amiable en juillet 2020 : Valory et Smith partent définitivement, recevant une compensation financière non-divulguée, Schon et Cain conservent le contrôle exclusif du nom "Journey". Ce conflit révèle les tensions sous-jacentes : qui "possède" vraiment un groupe quand la majorité des membres fondateurs sont partis ou remplacés ? Schon, seul membre présent depuis 1973, estime qu'il *est* Journey. Mais Valory, présent 47 ans (avec interruptions), estimait mériter une voix égale. Cette bataille illustre les réalités commerciales brutales du rock business : l'amitié et l'histoire partagée cèdent souvent face aux enjeux financiers de marques valant des dizaines de millions. -
▸ La réconciliation Perry-Schon au Rock Hall (2017)
Le 7 avril 2017, Journey est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. Steve Perry, absent de la scène publique depuis presque vingt ans, assiste à la cérémonie. Moment émouvant : Perry et Schon, qui ne s'étaient pas parlé depuis 1998 (presque vingt ans de silence total), se réconcilient publiquement sur scène. Perry dit dans son discours d'acceptation : "Neal Schon est un des meilleurs guitaristes de rock de tous les temps, et je suis fier d'avoir fait de la musique avec lui." Schon répond : "Steve Perry possède une des plus belles voix que Dieu ait jamais créées." La foule explose en applaudissements. Mais Perry refuse de monter sur scène pour chanter avec le groupe actuel (Arnel Pineda au chant), créant une déception palpable. Perry expliquera plus tard : "Je ne voulais pas faire un come-back. Je voulais juste honorer notre passé, remercier les fans, et tourner la page sereinement." Cette réconciliation partielle (émotionnelle mais pas musicale) symbolise les cicatrices durables laissées par la rupture de 1998.
Influence & héritage
Journey occupe une place unique dans l'histoire du rock américain : honni par les critiques rock "sérieux" durant leur apogée (années 80), le groupe est aujourd'hui reconnu rétrospectivement comme ayant défini le template de l'AOR (Album-Oriented Rock) et influencé des générations d'artistes mainstream et alternatifs. L'influence de Journey est diffuse mais omniprésente. Le groupe a rarement été cité comme une influence « cool » par les artistes émergents, mais son impact sur la pop culture, l'industrie du spectacle et l'écriture de chansons est indéniable et massif.
- ▸ L'archétype de l'Arena Rock / Stadium Rock : Journey, avec Boston et Foreigner, a défini le son des stades américains des années 80. Leur formule (mélodies accrocheuses, chant héroïque, production impeccable, solos lyriques) a été reprise et adaptée par des centaines de groupes de hard rock et de glam metal (Bon Jovi, Europe, Def Leppard lui doivent beaucoup), cherchant à concilier puissance et accessibilité radio.
- ▸ La résurrection par la culture pop : Leur héritage le plus frappant est une seconde vie au 21ème siècle. « Don't Stop Believin' » a été ressuscité par sa place finale dans Les Soprano (2007), puis massivement popularisé par la série Glee. La chanson est devenue un hymne de résilience bien au-delà du public rock, utilisée dans des pubs, des événements sportifs et des campagnes politiques. Elle a prouvé qu'un bon tube rock des années 80 pouvait redevenir la bande-son d'une nouvelle génération.
- ▸ Influence sur les chanteurs : La voix de Steve Perry est une référence absolue pour les chanteurs de rock cherchant puissance, clarté et émotion. Des artistes comme Jon Bon Jovi, Sebastian Bach (Skid Row), ou plus récemment Myles Kennedy (Alter Bridge, Slash) citent son influence. La recherche du « high note » parfait et du vibrato contrôlé doit beaucoup à son exemple.
- ▸ Le modèle de la « comeback story » : Le retour triomphal de Journey avec Arnel Pineda est devenu une légende moderne de l'industrie musicale, un conte de fées (découverte sur Internet, pauvreté, succès mondial) qui a redéfini les règles du recrutement dans un groupe établi. C'est une preuve que le répertoire et l'esprit peuvent transcender l'individu.
- ▸ Héritage dans les charts permanents : « Don't Stop Believin' » est régulièrement dans le top 10 des chansons les plus streamées du catalogue du 20ème siècle sur les plateformes numériques, aux côtés des Beatles et de Michael Jackson. C'est l'un des rares titres rock à avoir percé l'ère du streaming de façon aussi durable.
Impact sur le rock stadium et l'AOR
Journey a littéralement créé la formule de la power ballade rock années 80 : couplets doux (piano/guitare acoustique + voix), refrains puissants (guitares saturées + batterie rock), montée vocale dramatique sur le hook, solo de guitare émotionnel. Après le succès d'"Open Arms" (1982), des dizaines de groupes AOR et hard rock copieront cette formule : REO Speedwagon ("Keep on Loving You"), Foreigner ("Waiting for a Girl Like You", "I Want to Know What Love Is"), Survivor ("The Search Is Over"), Whitesnake ("Is This Love"), Bon Jovi ("Always"), Aerosmith ("I Don't Want to Miss a Thing"). Tous ces morceaux empruntent directement le blueprint Journey : structure identique, progression dynamique similaire, esthétique vocale comparable.
Steve Perry devient la référence vocale absolue pour toute une génération de chanteurs rock : Lou Gramm (Foreigner), Kevin Cronin (REO Speedwagon), Joey Tempest (Europe), Jimi Jamison (Survivor), tous tentent de reproduire sa combinaison unique de puissance ténor et d'émotion soul. Mais aucun n'égale jamais Perry en termes d'équilibre technique-émotionnel. Perry possède quelque chose d'ineffable, une vulnérabilité authentique qui transcende la technique vocale pure.
Influence inattendue sur l'indie/alternative
Dans les années 2000-2010, surprise : des groupes indie et alternatifs commencent à citer Journey comme influence. The Killers reprennent ouvertement l'esthétique AOR (synthés atmosphériques, refrains anthémiques) sur des morceaux comme "Mr. Brightside" et "Human". Brandon Flowers (chanteur) déclare en 2008 : "Journey a prouvé qu'on peut être techniquement sophistiqué et émotionnellement direct simultanément. C'est ce que nous essayons de faire." Arcade Fire cite "Don't Stop Believin'" comme influence sur leur approche des refrains communautaires stadium-ready. Muse incorpore des éléments Journey (montées dramatiques, solos de guitare lyriques) dans leur rock progressif moderne. Même des artistes hip-hop samplent Journey : Kanye West utilise "Someday Soon" sur son album 808s & Heartbreak (2008).
Cette réévaluation indie s'explique partiellement par la distance temporelle : ce qui semblait ringard en 1995 (corporate rock formaté) semble authentique en 2010 (époque où tout est ironique et cynique, l'émotion brute de Journey devient rafraîchissante). Mais elle reflète aussi une vérité artistique : Journey, malgré le formatage commercial, possédait un savoir-faire songwriting indéniable. "Don't Stop Believin'" n'est pas devenue un hymne générationnel par accident — c'est une chanson magnifiquement construite, avec une progression harmonique sophistiquée, une mélodie vocale immédiatement mémorable, et des paroles universelles.
Artistes directement influencés (déclarations publiques)
- ▸ Arnel Pineda (évidemment) – A grandi aux Philippines écoutant Journey en boucle, rêvant de chanter comme Perry. Son rêve se réalise littéralement quand il devient le chanteur de Journey en 2007.
- ▸ Brandon Flowers (The Killers) – "Journey m'a appris qu'on peut écrire des chansons pop parfaites tout en gardant une âme rock. 'Don't Stop Believin'' est un modèle de construction progressive, chaque section élève la précédente."
- ▸ Adam Levine (Maroon 5) – A cité Steve Perry comme influence vocale majeure, notamment la capacité à chanter dans les aigus tout en conservant chaleur et émotion.
- ▸ John Mayer – Guitariste blues-rock contemporain qui a déclaré que Neal Schon lui avait appris "comment jouer des solos qui chantent plutôt que de simplement montrer la technique".
- ▸ Brandi Carlile – Chanteuse folk-rock qui a repris "Faithfully" en concert, déclarant que Journey possédait "une honnêteté émotionnelle que beaucoup de rocks modernes ont perdue".
Héritage culturel (au-delà de la musique)
"Don't Stop Believin'" est devenue un phénomène culturel transcendant Journey lui-même. Utilisée dans d'innombrables films, séries, publicités, cérémonies sportives, la chanson fonctionne comme signifiant universel d'espoir et de persévérance. Quand elle résonne dans un stade de baseball ou une salle de mariage, ce n'est plus "une chanson de Journey" — c'est un hymne collectif que tout le monde connaît et chante ensemble. Ce statut d'hymne générationnel est rarissime : seules quelques chansons par décennie atteignent ce niveau de pénétration culturelle ("Imagine", "Bohemian Rhapsody", "Sweet Caroline", "Don't Stop Believin'").
"Open Arms" possède un statut similaire dans le contexte des mariages et cérémonies romantiques : c'est LA power ballade par excellence, celle que des dizaines de milliers de couples ont choisie pour leur première danse. Cette ubiquité transforme la chanson en patrimoine émotionnel collectif — elle ne parle plus d'une histoire d'amour spécifique, mais de l'idée universelle de s'ouvrir entièrement à l'autre, sans protection, avec amour total.
Journey n'est peut-être pas le groupe le plus « critique » de l'histoire du rock, mais il est sans conteste l'un des plus « efficaces ». Son héritage est celui d'un savoir-faire artisanal élevé au rang d'art populaire : l'art de créer des chansons qui collent à la mémoire collective, génération après génération.
Liens internes
- Article morceau : Open Arms
- Article Neal Schon : Neal Schon
- Playlist : Playlist n°3
Ressources externes
- ▸ Base de données d'équipement (Equipboard) : Matériel de Neal Schon
- ▸ Site officiel : www.journeymusic.com
- ▸ Discographie détaillée : Journey sur Discogs
- ▸ Biographie générale : Journey sur Wikipedia FR | EN
- ▸ Chaîne YouTube officielle : Journey Official
- ▸ AllMusic (reviews & discography) : Journey sur AllMusic
- ▸ Rock and Roll Hall of Fame : Journey Inductee Profile
- ▸ Documentaire Don't Stop Believin': Everyman's Journey (2012) : Film sur la découverte d'Arnel Pineda. Disponible sur diverses plateformes streaming.
Parcours (condensé) des membres majeurs
Connexions cachées / Line-up à la loupe
Neal Schon – Le dénominateur commun absolu. Seul membre présent depuis 1973, Schon est Journey. Mais son parcours commence bien avant : à 15 ans, il auditionne pour Eric Clapton (qui le trouve trop jeune), puis rejoint Santana à 17 ans sur recommandation de Clapton lui-même. Il joue sur trois albums Santana (Santana III, Caravanserai, Welcome) avant de fonder Journey avec Gregg Rolie. Schon est aussi présent dans la Playlist 1 ("Caruso" sur l'album solo Voice, 2001) et Playlist 2 ("Untold Passion" avec Jan Hammer, 1981), prouvant sa versatilité : capable de jouer du rock stadium (Journey), du solo instrumental lyrique ("Caruso"), et du jazz-fusion électronique ("Untold Passion"). Cette présence triple dans le blog n'est pas un hasard : Schon incarne la virtuosité au service de l'émotion, valeur cardinale du blog Songfacts in the Cradle.
Gregg Rolie – Le chaînon Santana-Journey. Cofondateur de Santana (1966) où il co-écrit "Black Magic Woman" et chante "Evil Ways", Rolie quitte en 1971 après Santana III, frustré par la direction jazzy du groupe. Il fonde Journey avec Schon en 1973, apportant l'orgue Hammond tourbillonnant et les vocals initiaux. Après son départ de Journey (1980), Rolie ne disparaît pas : il forme un troisième supergroupe en 1986, The Storm, avec Ross Valory (bassiste Journey) et Steve Smith (batteur Journey). The Storm sort un album éponyme en 1991 qui atteint le top 40 avec le single "I've Got a Lot to Learn About Love". Dans les années 2000, Rolie revient occasionnellement sur scène avec Journey et Santana pour des concerts spéciaux, créant des moments de réunion émotionnels.
Steve Perry – Le chanteur qui a transformé Journey en phénomène mondial mais refuse obstinément de capitaliser sur cet héritage. Après son départ définitif de Journey (1998), Perry disparaît presque totalement de la scène publique pendant vingt ans. Il refuse toutes les offres de réunion, toutes les interviews, vivant en reclus dans la région de San Francisco. En 2018, surprise : Perry sort Traces, son premier album solo en 24 ans, inspiré par une histoire d'amour tardive avec Kellie Nash, psychologue atteinte d'un cancer du sein qu'il a accompagnée jusqu'à sa mort en 2012. L'album est mature, mélancolique, magnifique – prouvant que Perry, à 69 ans, possède toujours cette voix extraordinaire. Mais il refuse toujours de rejoindre Journey, estimant que ce chapitre est définitivement clos. Cette intégrité artistique (refus de faire le come-back facile et lucratif) force le respect, même si elle frustre les fans.
Jonathan Cain – Le songwriting genius qui a sauvé Journey de l'oubli. Avant Journey, Cain joue dans The Babys (1979-1980), groupe AOR britannique où il compose plusieurs hits. Son arrivée dans Journey (octobre 1980) coïncide avec leur explosion commerciale : il co-écrit immédiatement "Don't Stop Believin'", "Open Arms", "Faithfully", "Who's Crying Now" – soit quatre des cinq plus grands hits du groupe. Formé classiquement au piano (Conservatoire de Chicago), Cain apporte une sophistication harmonique et une efficacité mélodique que Journey n'avait pas avec Gregg Rolie. Après Journey, Cain collabore avec Neal Schon dans Bad English (1988-1991), puis continue avec Journey post-Perry. Marié depuis 2015 à Paula White (prédicatrice évangélique controversée, conseillère spirituelle de Donald Trump), Cain qui a parfois été critiqué pour mélanger sa foi religieuse conservatrice avec Journey, créant des tensions avec certains fans progressistes , a mené une carrière solo chrétienne et a co-écrit des hits pour d'autres artistes..
Steve Smith – Le batteur jazz prisonnier du rock stadium. Formé au Berklee College of Music, Smith, qui a joué avec Jean-Luc Ponty,et Steps Ahead, rêvait d'une carrière jazz mais accepte de rejoindre Journey en 1978 pour raisons financières. Il apporte une sophistication rythmique inédite au groupe (modulation dynamique subtile, technique jazzy adaptée au rock), jouant sur tous les albums classiques 1978-1985. Mais il quitte Journey en 1985, frustré par les contraintes du rock commercial, pour fonder Vital Information, groupe jazz-fusion où il peut enfin exprimer sa virtuosité technique. Smith revient brièvement dans Journey (1995-1998, 2015-2016) pour dépanner, mais repart toujours vers le jazz. Aujourd'hui, Smith est reconnu comme l'un des meilleurs batteurs jazz-fusion de sa génération, ayant réussi à échapper au piège du rock commercial pour suivre sa passion artistique.
Arnel Pineda – L'histoire Cendrillon moderne. Né en 1967 aux Philippines dans une extrême pauvreté, Pineda perd sa mère à 13 ans et se retrouve à vivre dans les rues de Manille, chantant pour survivre. Il rejoint divers groupes de reprises dans les bars et clubs philippins, rêvant de devenir chanteur professionnel mais résigné à rester local. En 2007, Neal Schon le découvre sur YouTube, le recrute, et transforme sa vie du jour au lendemain : du chanteur de bar à 500$ par mois au chanteur d'un groupe rock multimillionnaire remplissant des stades mondiaux. Pineda gère cette ascension avec humilité et professionnalisme, ne cherchant jamais à "remplacer" Steve Perry mais à honorer l'héritage tout en apportant sa propre énergie. Aujourd'hui, 17 ans après son recrutement, Pineda est le chanteur de Journey avec la plus longue longévité après Perry – validation ultime de sa légitimité.
Randy Jackson : Le bassiste Randy Jackson, qui a joué sur Raised on Radio et en tournée (1986-87), est bien sûr devenu la star de American Idol, une connexion improbable entre l'Arena Rock et la télé-réalité musicale.
Concerts intégraux (en vidéos)
Performances légendaires (en vidéos)
Approche scénique
Journey incarne le rock stadium américain dans sa forme la plus pure : show visuel spectaculaire (éclairages sophistiqués, écrans vidéo géants depuis les années 2000), mais avec l'accent mis sur la performance musicale live plutôt que sur la théâtralité.
Le show de Journey a toujours privilégié la performance musicale pure sur les effets pyrotechniques excessifs. Leur force réside dans une exécution impeccable et une connexion directe avec le public. À leur apogée, leur scénographie utilisait des jeux de lumières élaborés et des écrans géants pour amplifier l'émotion des ballades et l'énergie des rockers. Steve Perry était un frontman charismatique, parcourant la scène et encourageant le public à chanter. Aujourd'hui, Arnel Pineda a hérité de ce rôle, y apportant une énergie juvénile et une gratitude palpable.
Contrairement à Kiss (costumes, maquillage, pyrotechnie massive) ou Genesis (narratives visuelles complexes), Journey privilégie une approche directe : les musiciens jouent, le public écoute et chante, la connexion se fait par la musique elle-même.
Ere Steve Perry (1977-1987, 1995-1998) : Perry possédait une présence scénique magnétique malgré (ou grâce à) son absence de chorégraphies élaborées. Il se tenait souvent immobile au centre de la scène, micro à la main, concentré sur le chant, puis explosait en mouvements spontanés sur les rocks ("Any Way You Want It", "Stone in Love"), courant d'un bout à l'autre de la scène, sautant, interagissant avec le public. Cette alternance entre immobilité concentrée et explosion énergétique créait une dynamique scénique fascinante. Perry communiquait peu verbalement entre les chansons (quelques remerciements, pas de longs discours), laissant la musique parler.
Ere Arnel Pineda (2007-présent) : Pineda apporte une énergie différente, plus exubérante, plus démonstrative. Il court constamment sur scène, interagit intensément avec le public (high-fives, selfies, remerciements en plusieurs langues), montre une gratitude palpable d'être là. Cette approche plus "fan-friendly" divise : certains apprécient son enthousiasme authentique, d'autres trouvent qu'il en fait trop, manquant la cool distance de Perry. Mais Pineda assume pleinement : "Je ne suis pas Steve Perry, je ne prétends pas l'être. Je suis Arnel, et je donne tout ce que j'ai à chaque concert parce que je sais que demain n'est jamais garanti."
Neal Schon : le guitar hero statique – Contrairement aux guitar heroes flamboyants (Eddie Van Halen, Slash), Schon reste relativement statique sur scène, concentré sur son jeu. Pas de windmills, pas de sauts, pas de poses exagérées. Il joue debout, Gibson Les Paul en main, les yeux souvent fermés durant les solos, complètement immergé dans la musique. Cette sobriété scénique force le public à se concentrer sur ce qui sort de l'ampli : des solos d'une beauté lyrique, techniquement impeccables, émotionnellement chargés.
Éthique de travail & production
Journey est réputé pour son perfectionnisme obsessionnel en studio, hérité de Steve Perry mais partagé par tous les membres. Les sessions d'enregistrement d'Escape (1981) ont duré six mois pour dix chansons – rythme lent pour l'époque où beaucoup de groupes AOR enregistraient un album en 6-8 semaines. Perry insistait pour refaire les prises vocales jusqu'à atteindre la performance qu'il entendait dans sa tête (37 prises pour "Open Arms", anecdote célèbre mais pas unique). Mike Stone, producteur, encourageait cette approche : "Nous ne sortons rien du studio tant que ce n'est pas parfait. Pas 'assez bien', parfait."
Cette éthique a produit des résultats exceptionnels (albums multi-platine, production FM impeccable) mais aussi des tensions internes. Ross Valory et Steve Smith se plaignaient que Perry "tyrannisait" les sessions, imposant sa vision sans compromis. Ces tensions culmineront avec Raised on Radio (1986), album enregistré sans Valory ni Smith (écartés par Perry qui voulait travailler avec des musiciens de session plus dociles). L'album se vend bien (4x platine) mais crée des fractures irréparables menant à la dissolution temporaire du groupe en 1987.
Depuis le départ de Perry, Journey a adopté une approche plus collaborative et moins perfectionniste. Les albums post-Perry (Arrival 2001, Eclipse 2011, Freedom 2022) sont enregistrés plus rapidement (3-4 mois), avec moins de prises multiples, privilégiant l'énergie spontanée sur le polissage extrême. Cette évolution reflète aussi un changement d'objectifs : l'ère Perry visait la perfection commerciale absolue (chaque single doit être numéro 1), l'ère post-Perry vise la continuité et la satisfaction des fans existants sans nécessairement conquérir de nouveaux publics.
Vision artistique
La philosophie de Journey repose sur la quête de l'excellence sonore. Que ce soit dans une improvisation jazz-rock complexe ou une ballade épurée, le groupe refuse la médiocrité technique. Leur message, souvent tourné vers l'espoir et la persévérance, a trouvé une résonance universelle.
Journey n'a jamais prétendu être un groupe "d'avant-garde" ou "révolutionnaire". Leur vision artistique, assumée dès l'arrivée de Steve Perry (1977), est de créer des chansons émotionnellement puissantes, techniquement sophistiquées, et universellement accessibles. Cette combinaison – virtuosité + accessibilité – est leur signature, leur raison d'être.
Neal Schon l'a résumé dans une interview de 2015 : "Nous ne faisons pas de la musique pour impressionner les critiques ou pour être dans le coup. Nous faisons de la musique pour toucher les gens, pour créer des moments où 20 000 personnes dans un stade chantent ensemble et ressentent la même émotion simultanément. C'est ça, notre mission." Cette philosophie pragmatique et émotionnelle explique pourquoi Journey a été méprisé par l'establishment critique rock (accusations de corporate rock sans âme) tout en vendant 100 millions d'albums mondialement.
Rétrospectivement, cette vision s'est révélée durable : quarante-trois ans après "Open Arms", Journey remplit toujours des arenas, prouvant que l'émotion universelle transcende les modes et les générations. Les critiques qui les méprisaient en 1982 sont souvent oubliés, mais "Don't Stop Believin'" résonne encore dans les stades et "Open Arms" dans les mariages mondiaux. Victoire tardive mais définitive.
Derrière les apparences du rock commercial, Journey a toujours porté une vision simple mais puissante : créer des chansons qui touchent le plus grand nombre par la mélodie et l'émotion sincère. Leurs textes parlent d'espoir (« Don't Stop Believin' »), d'amour et de perte (« Open Arms », « Faithfully »), de détermination (« Separate Ways »). Il n'y a pas de message politique ou de concept album obscur, mais un humanisme direct. Leur philosophie pourrait se résumer ainsi : la complexité technique (dont ils disposaient) doit être mise au service de la simplicité émotionnelle. Cette quête de l'hymne universel, du « perfect pop-rock song », a été leur boussole, même lors de leurs errances jazz-rock initiales.
Conclusion
Journey est une anomalie fascinante dans l'histoire du rock : un groupe formé par des virtuoses jazz-fusion (Schon, Rolie) qui est devenu le parangon du corporate rock FM, honni par les critiques mais adoré par des millions de fans, capable de survivre à la perte de son chanteur emblématique (Steve Perry) et de continuer à remplir des stades quatre décennies après sa création. Cette longévité exceptionnelle s'explique par plusieurs facteurs : une identité sonore forte et immédiatement reconnaissable (guitare lyrique de Schon + voix de ténor stratosphérique + refrains anthémiques), un catalogue de chansons indestructibles ("Don't Stop Believin'", "Open Arms", "Faithfully"), et une capacité d'adaptation pragmatique (changements de chanteurs, évolution des modes musicales).
Dans le contexte du blog Songfacts in the Cradle, Journey occupe une place particulière. Ce n'est pas un groupe "de l'ombre" – c'est une superstar absolue. Mais Neal Schon, présent trois fois dans les playlists du blog (Playlist 1, 2 et 3), incarne parfaitement la philosophie éditoriale : virtuosité au service de l'émotion, technique mise au service de l'universel, sophistication accessible. Schon peut jouer du jazz-fusion complexe ("Untold Passion" avec Jan Hammer), des ballades instrumentales lyriques ("Caruso"), et des rocks stadium anthémiques ("Open Arms") – prouvant qu'un guitariste peut être versatile sans perdre son identité. Cette présence triple valide la profondeur du blog : on n'y chronique pas seulement les inconnus, mais tous ceux qui, connus ou méconnus, partagent cette quête d'authenticité émotionnelle.
"Open Arms", chroniquée dans la Playlist 3, résume tout ce que Journey représente : une chanson techniquement impeccable (production FM de Mike Stone, 37 prises vocales de Perry, solo improvisé de Schon en une prise), émotionnellement dévastatrice (vulnérabilité brute, sincérité qui transcende le formatage commercial), et universellement accessible (des millions de gens l'ont choisie pour leur mariage, leur graduation, leurs moments de réconciliation). C'est l'anti-cynisme, l'anti-ironie : une déclaration d'amour directe, sans second degré, assumant pleinement sa sentimentalité. Dans une époque où l'ironie et le détachement dominent souvent la culture populaire, cette sincérité brute de Journey devient presque révolutionnaire.
Le fil rouge Dylan-Journey (Playlist 3, M11-M12) illustre magnifiquement deux visions opposées du destin humain. Dylan, avec "House of the Rising Sun", chante la descente aux enfers, l'acceptation fataliste de la damnation, le retour vers la mort. Journey, avec "Open Arms", chante l'élévation par l'amour, le refus de la fatalité, le retour vers la vie. Deux trajectoires opposées (chute vs rédemption, désespoir vs espoir, tradition folk vs modernité rock), mais une même quête d'authenticité émotionnelle. Dylan, à 20 ans, chantant avec sa voix nasillarde et sa guitare approximative, ne cherche pas à "bien chanter" – il cherche à incarner une histoire. Perry, à 32 ans, chantant avec une technique vocale impeccable et une production de millions de dollars, ne cherche pas non plus à impressionner techniquement – il cherche à transmettre une émotion. Dans les deux cas, l'authenticité prime sur tout le reste.
Aujourd'hui, Journey continue de tourner mondialement avec Arnel Pineda (17 ans au compteur, longévité qui le légitime définitivement), Neal Schon (71 ans, toujours virtuose), Jonathan Cain (74 ans, toujours songwriter prolifique), et une section rythmique renouvelée. Le groupe ne cherche plus à conquérir de nouveaux publics ou à innover radicalement – il assume pleinement son rôle de patrimoine vivant du rock stadium américain. Et ce rôle, ils le remplissent avec professionnalisme et dignité, prouvant qu'un groupe peut survivre à la perte de son membre le plus emblématique s'il conserve son identité sonore et son intégrité artistique.
L'histoire de Journey est aussi celle de la résilience, de l'adaptation, et du refus d'abandonner. Méprisés par les critiques, trahis par leur chanteur, confrontés à des changements de personnel constants, ils auraient pu disparaître mille fois. Mais Neal Schon a tenu bon, refusant de laisser mourir le groupe qu'il avait fondé cinquante-deux ans plus tôt. Cette obstination, cette foi inébranlable en la valeur de leur musique, force le respect. Journey n'a jamais prétendu être cool, être avant-gardiste, être révolutionnaire. Ils ont juste voulu créer de la belle musique qui touche les gens. Mission accomplie.
Dans les marges du son où ce blog aime à se nicher, Journey n'est certes pas une marge – c'est un centre absolu, un pilier du rock mainstream. Mais même les piliers méritent d'être honorés, compris, explorés. Et ce que révèle l'exploration de Journey, c'est qu'au cœur de la machine commerciale la plus sophistiquée des années 80 battaient des cœurs authentiques : des musiciens exceptionnels qui croyaient sincèrement en la puissance émotionnelle de leur musique. Quarante-trois ans après "Open Arms", cette sincérité continue de résonner. Merci, Journey. Merci, Neal Schon. Merci, Steve Perry. Merci pour ces bras ouverts tendus vers nous tous, ces hymnes d'espoir qui nous rappellent que, parfois, il faut simplement continuer à croire. Don't stop believin'.



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